PEARL JAM | Vitalogy (1994)

[ La recette « Vitalogy » ? C'est tout simplement l'illustration parfaite d'un Pearl Jam qui baigne sans encombre dans un grunge préhistorique et sans codes. ]

15/20

Nous disions donc qu'en ces temps peu opportuns pour la scène crasseuse de Seattle, le grunge ne tient désormais plus qu'à un fil, costaud certes, mais toujours est-il que le « Superunknown » de Soundgarden sera l'un, pour ne pas dire l'ultime et le dernier gros succès engendré par ce mouvement (l'originel bien entendu) qui s'éteindra quasiment en même temps que la flamme de Kurt Cobain : un 5 avril 1994. Son souvenir demeure, de même que son timbre référentiel, sa voix mélancolique lourde de sens et porteuse d'espoir, mais hélas, son corps rejoindra bientôt le sombre et triste club des 27 formés pour l'occasion. Pourtant, vingt-sept ans c'est jeune, on n'a pas le temps de sortir de sa crise post-adolescence et de sa vie musicale bien remplie qu'il faut d'ores et déjà dire stop à tout. Mais la relève est pourtant bien assurée par la fameuse seconde vague grunge déferlante (Bush, Silverchair, Creed, Puddle Of Mudd...) qui commence tout doucement à se former et qui fera bientôt office de rouleau compresseur. Et pendant ce temps que les fans de Nirvana continuent à pleurer la disparition de leur idole, Pearl Jam semble de plus en plus se refermer sur lui-même et se métamorphoser en une expérience expérimentale atteignant un degré très élevé, rarement égalé dans la discographie de nos cinq Américains : « Vitalogy » est prêt à casser les codes et partagera même les auditeurs sur la stupidité, l'ingéniosité ou encore l'essence étrange de certaines compositions hors-normes.


Le lauréat des plus folles expérimentations est donc décerné à ce troisième opus, achevé plutôt rapidement et donc publié en un peu plus d'une année après la sortie du divin et très varié « Versus » - toujours avec les services du producteur Brendan O'Brien sur le label Epic Records. Reconnaissons-le, il faut être soit un peu fou dans sa tête ou bien aimer l'originalité avec tous les ressentis/émotions que cela peut impliquer (oscillant aussi bien vers le positif qu'à la limite du dégoût/étonnement) pour apprécier cet album. De ce fait, malgré la grande qualité artistique de ce difficile d'accès « Vitalogy » - on ne peut masquer cet arrière-goût d'inachevé ou d'un opus créé dans une extrême précipitation qui se fait sentir après plusieurs écoutes approfondies et mûres réflexion (en dehors de tout sentiment nostalgique qui viendrait interférer ou fausser le jugement). 


C'est une réalité, Eddie Vedder est comme le seul maître à bord dans cette aventure musicale, tant et si bien qu'on pourrait même croire à la publication de son premier album en solo. En premier lieu, on ressent déjà beaucoup moins l'emprunte du batteur Dave Abbruzzese que sur « Versus » où il opérait un rôle déterminant, si ce n'est sur les deux premiers titres d'ouverture (« Last Exit » et « Spin the Black Circle »). En conséquence, les conflits entre les membres si fusionnels de Pearl Jam commencent à outrageusement se faire sentir, Mike McCready doit faire face à ses problèmes avec l'alcool et par la même occasion, dépose nettement moins de solos dans cette troisième oeuvre (occultons une seconde « Immortality » et voyons ce qu'il reste pour en témoigner) et Dave Abbruzzese, présent depuis la tournée de « Ten » en 1991 ayant été évincé du groupe durant les sessions d'enregistrements de 1994. Faute de quoi, trois différents monstres sont répartis derrière les fûts : ce dernier intervenant sur la majeure partie de l'album (douze titres) - Jimmy Shoaf, le technicien de Dave sur « Satan's Bed » et l'actuel batteur et quatrième membre du combo, à savoir Jack Irons (l'ex-fondateur des Red Hot Chili Peppers) sur le symbolique « Hey Foxymophandlemama, That's Me ».


De plus, et cela s'est avéré véridique depuis déjà « Versus » - les gros hits ou ballades types (ou calibrées pour tenter de définir l'expression la plus juste possible) de Pearl Jam où l'on chavire dès l'arrivée d'une seule et unique mélodie fondatrice restent largement minoritaires. Seul « Immortality » est une exception à la règle et ne mâche d'ailleurs pas ses mots en se plaçant comme l'une des seules pièces réellement fidèle à ce que l'on pourrait qualifier de l'old-PJ (« Ten » ou quelques titres de « Versus » pour maintenant citer l'imparable « Dissident »). Il y a ce côté expérimental, cette bonne dose de folk-rock déjà merveilleusement bien abordée et arborée sur « Versus » et ce feeling à la Neil Young qui passe superbement bien (ce solo d'enfer aussi). Mais en effet, si l'on s'arrête à ces seuls critères, on ne peut réaliser que la petite part de beauté de ce « Vitalogy » se trouve notamment ailleurs. Et Pearl Jam a l'air de bien combattre ses propres démons sur la magnifique et étincelante « Corduroy » car il ne s'agit pas simplement d'un rock alternatif lambda : le morceau conserve l'aspect punk et révolutionnaire de « Versus » servi avec le lyrisme débordant et indiscutable de « Ten ». 


Justement, la formation n'a jamais été aussi proche de la philosophie punk que sur « Vitalogy » (et même que Nirvana) creusant davantage le côté brutal et sans concessions du punk parfois même à la limite du hardcore. Notons ainsi la présence de morceaux tels que « Last Exit » et sa mélodie principale accrocheuse, « Spin the Black Circle » aussi direct et incisif qu'un certain dénommé « Blood » où Eddie devient presque incontrôlable, pactisant volontiers avec le diable, ou encore « Whipping » pour la face punk-rock noisy qu'il veut bien mettre en avant. On pourra tous sourire à l'écoute de « Not for You » et aux ressemblances très frappantes avec Silverchair, car désormais, on sait d'où proviennent leurs héritages et influences musicales. Une fougue punk post-adolescence, une mélodie lancinante et entraînante au possible, un petit accent funk, triste et groovy dans le chant... pas de doutes possibles. Mais paradoxalement à cela, il faut dire que la mode à Seattle en ce moment (notamment lancée sur le colossal « Superunknown ») est à la reproduction d'un esprit proche de celui des Beatles, la mélancolie et les émotions en commun avec par exemple « Tremor Christ » qui nous vaporise l'esprit par son rythme lent et fortement psychédélique.


Mais force est d'avouer que « Vitalogy » est un album très inégal, que ce soit par sa durée (certains titres allant de une à deux minutes tout au plus jusqu'à cinq/six ou même sept minutes) ou son contenu, sorte de melting-post entre des touches folk-rock, des références punk très explicites et des expérimentations souvent très alambiquées voire incompréhensibles. En guise d'exemple, évoquons donc le seul vrai navet créé par Pearl Jam intitulé « Bugs » frôlant à la fois le désagréable à cause de son instrumentation en désaccord total avec les paroles, et le ridicule des lyrics et du phrasé/groove du pourtant génie Sir Eddie Vedder (« i got bugs in my room »). Comique dans un sens certes, mais néanmoins très mauvais : sentiment qui est d'ailleurs renforcé par la présence d'éléments parasites qui pour ainsi dire, n'arrangent rien à la pièce (par exemple l'accordéon, les percussions). Dispensable aussi, le « Pry, To » - sorte de jazz/funk cliché et volontairement très vieilli qui ne dure qu'une minute pour un rendu bien maigre... De manière générale donc, sur la seconde moitié du disque, quelques creux et vides musicaux se feront nettement ressentir ; la vague impression que PJ s'essouffle sans rien apporter de nouveau ou de novateur si ce n'est de laisser planer ou véhiculer un mystère assez agaçant à la longue sur « Aye Davanita » mais surtout sur le titre-clôture de plus de sept minutes nommé « Hey Foxymophandlemama, That's Me ».


La recette « Vitalogy » ? C'est tout simplement l'illustration parfaite d'un Pearl Jam qui baigne sans encombre dans un grunge préhistorique et sans codes, qui s'octroie le plaisir de dérouter ses fans avec de fortes consonances expérimentales sur l'ensemble de la tracklist avec ses hauts, ses bas et ses navets (« Bugs » ?). En fait, on est peut-être en plein dans la crise d'adolescence de PJ : les gars se la jouent à la punk, prennent un malin plaisir à bâcler ou presque leurs compos et nous servent ça comme un album-concept fourre-tout, foyer d'accueil de toutes leurs expériences saugrenues et évidemment, c'est à nous de trouver la ligne directrice de cette troisième oeuvre, tant et si bien qu'il y en ait une. 

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