JEZABELLIA | L'Amorale Âme (2014) 

[ « L'Amorale Âme » sera pour beaucoup l'album rock Français de l'année, mais il n'en demeure pas moins un opus de chevet d'exception. ]

19/20

Pour une raison qui nous échappe totalement, certains artistes pourtant bourrés de talents (ou pas) vulgarisent leurs compositions et continuent inlassablement de s'embarquer dans ce cercle infernal qu'est la musique de supermarché, de bas étage, superficielle et impersonnelle en somme. Il faut dire ce qu'il en est, honnêtement, aujourd'hui, on nous fait constamment avaler, bouffer et même apprécier de faux artistes, presque à notre insu et sans même s'en rendre compte, au lieu de promouvoir de vrais musiciens avec des valeurs qui leur sont propres et chères. Les mots sont très forts mais décrivent parfaitement le phénomène auquel nous assistons, impuissants, encore une fois... Moi, nous, vous, aimons les quelques gars qui font de la musique leur obsession et surtout avec la façonnent avec amour, avec passion. Cela se devait d'être rappelé à l'heure où Jezabellia atteint désormais des sommets jusqu'à réécrire complètement ou interpréter plutôt, le monde dans lequel nous vivons, et cette musique, nous donnant ainsi matière à réfléchir, à ouvrir les yeux sur les injustices et sur la dure réalité de notre monde, de l'humanité. Jamais un tel chef-d'oeuvre ne pourrait se décrire ou se résumer en une seule expression, si ce n'est que « L'Amorale Âme » restera gravé au plus profond de nous tous... et pour l'éternité.  

 

Pourtant, ils savaient d'ores et déjà à quoi s'en tenir en reprenant d'emblée ce fabuleux morceaux du nom de « Les Écorchées » sur l'album tribute à Noir Désir pas plus tôt qu'en 2012. La comparaison semblait inévitable depuis ce jour, en dehors du fait qu'évidemment, Jezabellia ne cherche en aucun cas à devenir un énième clone de Noir Désir non, car la musique ressemblera à ce que l'on voudra bien qu'elle ressemble ou s'associe, à nos connaissances en la matière en fin de compte. Ces références s'inscrivent ainsi dans la lignée de la scène rock Française (qui compte aussi Luke ou Saez) mais aussi dans une petite partie du Seattle Sound des 90's, surtout pour les parties punk les plus incisives et les idées engagées de notre quatuor (Nirvana pour l'essentiel). Enfin, on pourrait, après coup, ajouter un cinquième membre à ce combo tellement il nous semble important au sein de l'oeuvre : il s'agit de la parolière Marla N'Ko, à l'origine de ces textes sombres, denses avec une plume digne des plus grands poètes Français qui dépeignent, entre autres, la vie réelle et l'humanité de façon précise et globale. Par ailleurs, cette dernière avait déjà travaillé avec la bande à Serge en réalisant l'artwork de leur première démo éponyme quatre-titres « Jezabellia » (en 2012 aussi) bien que la pochette de ce nouveau méfait soit beaucoup mieux réussie, fouillée et colle parfaitement aux ambiances des douze morceaux présentés sur « L'Amorale Âme » : un titre tout en poésie laissant présager quelques petits mystères, trésors. À raison de quatre titres enregistrés par an, ces mêmes musiciens amateurs donc (même si déjà, au stade de ce premier opus, on est bien loin du simple amateurisme...) ont eu le temps d'affiner, de sublimer, de souligner la qualité de ces textes par des traits instrumentaux et par la voix nerveuse et enflammée de Serge, seul membre à avoir acquis une certaine expérience au fil des nombreuses formations auquel il a appartenu dans les nineties (que ce soit Mister Magoo ou I Scream pour n'en citer que quelques-unes, au poste de batteur). 

 

Ces gars-là sont modestes, ils n'en perdent pas leur humanité et viennent pourtant de réaliser un exploit, certes, qui était déjà prédit par la démo précédente mais tout de même... « Intro » arrive alors avec sa distorsion légère et ces paroles bassement chuchotées, mais n'est alors qu'un prétexte supplémentaire pour servir, à juste titre, d'introduction au disque et plus particulièrement au prochain tube qui nous arrive après. Jezabellia n'a de cette façon, strictement rien à envier ou à rougir à l'égard d'un classique de Noir Désir comme un certain « Un Homme Pressé » par exemple avec son « Jimmy » qui est bien plus que simplement défendable. Il n'aura fallu qu'un peu plus d'une minute pour qu'on sente vraiment le talent œuvrer dans un rock grungy parsemé d'envolées punk ô combien jouissives et d'accents frissonnants à la Bertrand Cantat qui ré-haussent et subliment ces textes si profonds, mettent en valeur la langue de Molière qui est nôtre. Un hymne, un tube, et on pèse ses mots tout en restant objectifs bien sûr. L'engagement de Serge et de ses trois autres musiciens qui jouent avec le cœur, les tripes font qu'au final, l'envie nous prend de répéter inlassablement l'ensemble des refrains, de se lever, de bouger sa tête, de sautiller dans tous les sens afin de témoigner l'euphorie qui nous gagne à l'écoute d'un titre aussi génial qu'inattendu d'un groupe underground comme celui-ci. « Jimmy ne tremble pas, marche sur la ligne blanche, Aligne tes pas, il faut pas que tu flanches ». Depuis combien de temps, mais depuis combien de temps n'avons-nous pas ressenti des sentiments aussi forts vis-à-vis d'un morceau de rock Français chanté en Français (et ça a toute son importance) ? Le vocaliste nous lance même un scream très bref mais fichtrement excellent et remarqué, comme pour symboliser ou exprimer la rage qui est en lui, porteuse de messages et de valeurs qui lui sont chères.  

 

Ça sent déjà bon l'album rock de l'année mais on n'ose encore le dire, il reste dix titres tous meilleurs les uns que les autres. Et s'il s'avère au final que Marla N'Ko est une poétesse, qu'en est-il de Serge : un as de la mélodie, un chanteur aussi précieux que charismatique ? Soulignons aussi la complainte sombre et furieuse qu'est « Rejet et Abandon » parfois mélancolique, souvent tenue et soulignée par une hargne propre à ce que fait le vocaliste avec une instrumentation plus lourde, sombre et des rythmes punk qui n'en finissent jamais de nous bluffer. Ah, le riff d'entrée de « Rats des Villes » sans doute inoubliable pour le coup... Le thème est superbement renseigné, tout en musicalité, nous livrant une vision de la race humaine très imaginée comme en témoigne le titre. L'esprit est indiscutablement punk et engagé, la voix est toute tremblante et meurtrie par ces mots lourds de sens et par-delà de ça, le message du refrain est comme semblable à une sorte de sentence irrévocable, un jugement dernier porté par ces chœurs à la tendance presque révolutionnaire lorsque retentit fièrement ces « Rats des villes, objections rejetées » ou « Rats des champs, objections accordées » (par exemple). Ce qui servira ensuite de transition à l'autre point que nous évoquerons plus en détail se trouve être sur le morceau « Agathe » (encore un prénom bizarrement) qui, en dehors de sa rage un peu punk mais habituelle reflète de nouvelles influences issues de la chanson Française avec des phrasés dans l'esprit de ceux de Matthieu Chedid ou de son personnage plus connu de M. L'instrumentation s'avère cependant délicate même si la progression est en soi très sombre, parfois feutrée, si on met en avant les parties de l'intro/outro contenant de petites expérimentations tout en délicatesse avec ce xylophone.  

 

Cependant, par exemple, « Lolita Kalienka » va bien plus loin dans ces quelques expérimentations que ne le suggère « Agathe » avec l'instrument déjà évoquée auparavant. La batterie frappe toujours autant mais dans un trip plus tribal pour laisser entière place à des mélodies beaucoup plus rythmées de façon à creuser ce souffle oriental très présent voire même inquiétant, ou que dis-je encore, cette tempête de sable tout bonnement ravageuse. Ce sont donc ces plus infimes détails qui font toute la différence et par la même occasion, le charme de Jezabellia. L'interprétation étant pour le moins incroyable, oui, car ce bon vieux Serge vit entièrement ses textes, si bien qu'on le découvre tantôt inquiet, affolé et noir d'âme lorsqu'il s'exerce à caler des respirations et des souffles sur le morceau qui collent entièrement aux textes « Elle respire un grand coup, défroisse ses paupières ». Même chose pour « Le Temps » où interviennent les cliquetis d'une horloge et la symbolisation du temps qui passe à travers ce gros break/blanc d'une ou deux secondes. Mais pour l'heure, justement, attachons-nous à ces influences un peu chanson Française dans les compositions de ce « L'Amorale Âme ». Très poétique dans l'esprit, sur le morceau « L'Alcool » avec de l'imagination, on peut parfaitement imaginer un Patrick Bruel (pourquoi pas après tout ?) dans sa plus grande forme, version rock surtout, guidé par ces charmantes et puissantes guitares rugissantes qui l'entraîne à se surpasser... En revanche, sur « Des Cons pour des Cons » le feeling a l'air peut-être plus doux et léger en introduction, mais l'ensemble ressemble bien plus à une ode emplie de fatalité et de larmes qu'à une poésie joyeuse et classique à laquelle nous ont habitués certains artistes lambda. Ici, ce sont comme des matelots tristes et solitaires qui font partie de ce malheureux paysage où l'on aperçoit des phrasés à moitié chantés/parlés à la façon de l'ex-leader de Noir Désir qui remet en cause son humanité la plus totale, ses agissements et son passé, se livre non sans une certaine et grande émotion qui l'affuble tout en restant assez menaçant. La voix porte très loin, ramenant des empruntes très sombres sur les refrains, des screams et des cris de douleur vifs et exacerbés.       

 

Engagés, les Jezabellia le sont forcément et si la bande à Cantat avait déjà annoncé son split définitif en fin de l'année 2010, Serge et ses comparses sont maintenant susceptibles de plaire à ceux qui regrettent dorénavant la période rock et violente de ND. Les paroles parlent d'elles-mêmes (« L'Humain est à vomir ») listant les horreurs, les génocides et les massacres gratuits et parfois sans raison de notre humanité depuis bien des siècles... Une vision sûrement très pessimiste et fataliste du monde... ou bien tout simplement est-ce la triste vérité, la réalité que nous ne souhaitons voir en face en somme, et eux ont le cran de l'avouer, de remettre ça sur le tas. Ce n'est pas à prendre à la légère, les lyrics ont beaucoup de sens ici, souvent très accusatrices et violentes comme « Nous tuons sans raisons nos proches nos voisins ». Ces mélodies splendides et ces guitares lancinantes délivrent certes, une grande émotion mais n'en restent pas moins en charge d'appuyer ces textes de toute beauté et ce chant ravageur, plein de haine d'où la question existentielle suivante : « Dans ce monde défait, quel est notre avenir ? ». Jusqu'à ce moment-là et même depuis la seconde piste phare de cet opus, on savait tous que ce Serge était un grand grand chanteur inconnu du grand public mais sur « Le Film s'Est Cassé en d'Infimes Morceaux » - s'est à se demander s'il n'a pas un peu de sang d'acteur dans ses veines... Un poil théâtral pour une pièce musicale et nous sommes et restons pétrifiés par autant de génie et d'ambiances sombres, malsaines de la part de Jezabellia. Ce « Crache » que Serge prononce par quatre fois nous marque au fer rouge, le type étant habité par un démon ou je ne sais quoi et dès que, parfois, le titre du morceau ré-apparaît, à chaque fois c'est la même chose, un silence pesant retenti. « Rigolez, rigolez hahaha » mais c'est largement suffisant pour vous faire regrettez tous vos péchés, malheureux humains que vous êtes ! Lancinant et torturé jusqu'à la dernière seconde musicale, la dernière parole de clôture quand résonne « Le Film s'Est Cassé en d'Infimes Morceaux » qui ressemble étrangement à une annonce tragique et pourtant officielle. Finalement, ce disque en or se termine par la ligne de basse marquée de « Salamandre » en introduction et ces textes riches et perfectionnés puis un gros blanc s'installe très vite. 05:01, alors que l'auditeur est dans l'espoir, dans l'attente qu'un CD aussi magnifique se continue alors qu'il sait pertinemment qu'il s'agit du morceau ultime, une sorte de piste cachée fait son apparition ensuite (un vrai défouloir pour les musiciens) avec une étrange partition grunge aux guitares sous-accordées et distordues...

 

Je rêve de voir Jezabellia briller un jour, de voir ces mecs s'élever car ils le méritent plus que n'importe qui au monde. « L'Amorale Âme » sera pour beaucoup l'album rock Français de l'année mais il n'en demeure pas moins un opus de chevet d'exception, un chef-d'oeuvre intemporel sans le moindre petit défaut si ce n'est sa durée (assez courte mais suffisante). Bluffant, monumental : je reste fier de mon pays mais aussi scotché par tant de génie, de beauté musicale, d'humanité et de vie sur ces douze titres. 

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