CHARLEMAGNE | By the Sword and the Cross (2010)

[ Le maître Christopher Lee [...] interprétant le roi Charlemagne avec une justesse dont lui seul a le secret. ]

N/20

Christopher Lee. C'est un gars qui dans quelques années sûrement, nous donnera encore envie de nous replonger dans nos vieux bouquins d'histoire poussiéreux pour tenter de retracer la vie d'un certain Charlemagne voire même conter à nos petits-enfants un brillant éloge du metal avec autant de ferveur qu'il a pu le faire auparavant. Ce génie de presque 90 ballets, lui, le descendant supposé de la lignée de Charlemagne, célèbre et mythique interprète du comte Dracula des années 50' à 70' - nous dévoile ici son amour pour la musique metal et l'univers épique qui s'en détache, notamment avancé par les œuvres d'un certain Rhapsody avec lesquels il a collaboré à partir du sixième opus des Italiens nommé « Symphony of Enchanted Lands II – The Dark Secret ». Voilà de quoi en faire réfléchir plus d'un à propos des clichés ou des liens que l'on pourrait penser très reculés entre l'univers metal et le fait de s'y accoutumer à un âge considéré comme presque dérisoire. On peut bien sûr se souvenir d'un vieux moine Italien de 62 ans qui s'était adonné à un heavy metal plutôt classique avec Fratello Metallo en 2008, mais lorsque on a en face  de nous le grand Christopher Lee, c'est encore autre chose. « By the Sword and the Cross » n'est peut-être pas digne ou de qualité égale avec ce qu'a pu faire l'illustre Lee dans sa filmographie, ni même d'un bon album de Rhapsody (on en est d'ailleurs bien loin) - mais cet album a au moins le mérite d'imposer un énorme respect et à l'accoutumée, tous humains que nous sommes, pouvons nous rendre compte à quel point il faut avoir du cran pour se lancer un défi tel que celui-ci.


Charlemagne est donc un projet mené par Christopher Lee, qui gratifie les chansons de sa voix grave mythique, mais ce n'est pas lui qui en est le compositeur pour autant (il s'agit de Marco Sabiu). Pour ce qui est de la musique en elle-même, pas moins de huit musiciens se répartissent les tâches, ainsi que six vocalistes en plus du brillant vieil homme, afin d'incarner les divers personnages historiques (tels que Pépin le Bref, le Pape Hadrien, Hildegard, ou encore Charlemagne Jeune). Parmi ces nombreux intervenants, aucun ne dispose non plus d'une réelle notoriété, si ce n'est peut-être Christina Lee la narratrice, étant la fille de vous-avez-deviné... Seul grand nom à avoir participé au produit : l'artiste colombien Felipe Machado Franco, qui s'est contenté d'un artwork plutôt sobre pour une fois. Quant au contenu de l'opus et de son concept, il ne vous aura certainement pas échappé qu'en appelant le projet "Charlemagne" - Christopher Lee souhaite nous parler d'Histoire (avec un H majuscule). Mais contrairement à divers albums de metal plus ou moins historiques, Lee fait passer le concept au premier plan. En témoignent les introductions narratives à chaque morceau, qui ne sont pas sans conséquences sur l'efficacité de l'opus...


En effet, à travers chacune de ces interventions, Christina Lee nous propose une narration plutôt très immersive, posée, calme, et replace exactement le contexte historique comme on pouvait l'attendre d'un album-concept comme « By the Sword and the Cross ». Par exemple, sur « Act I: Intro » - le poids de ses mots augmente considérablement son intensité avec de légers traits symphoniques bien placés l'entraînant même à hausser le ton et à faire entendre sa position grâce à sa narration captivante, résonnante. Mais le projet Charlemagne aurait réellement dû se contenter de cette seule introduction au lieu d'en ajouter une à chaque ouverture de morceau, soit cinq au total, devenant des plus indigestes à la longue. En outre, son accent anglais d'une perfection remarquable continue de faire ravage sur les huit minutes passionnantes et pleines d'émotions de « The Iron Crown of Lombardy » auquel s'ensuit même une accroche lyrique sublime envoyée par la "Storytelling Singer" Christi Ebenhock. Venons-en maintenant au cas de la piste bonus « Iberia » qui se révèle plus vivante que jamais, associant la meilleure facette des narrations rencontrées sur cet opus, l'aspect cinématographique devenu presque ahurissant (bandes-sons diverses appuyant le côté réel de la chose) et le rendu symphonique de très haute qualité. Une petite atmosphère glaciale vient alors se superposer sur certaines parties musicales de l'oeuvre jusqu'à ce que le chef de guerre Christopher Lee ne vienne réveiller ses troupes et ne proclame un brillant discours de victoire animé par une sorte d'autorité suprême (Charlemagne bien entendu). Le rythme s'accélérera même au moment le plus opportun de la pièce où les derniers coups d'épées se rendront avec la curieuse compagnie de guitares power. Mais est-ce vraiment le claquement, le bruit de l'acier que l'on entend ou notre maître de l'éloquence a  choisi d'intégrer des sons metal à sa musique ?


Et bien oui, le vénérable Lee a réellement pris le parti d'incorporer des passages typés metal à son concept-album, et ainsi de les mêler aux éléments symphoniques. De grosses guitares font alors leur apparition, sur quelques morceaux, parfois accompagnées d'une batterie. Ces parties metal sont cependant peu nombreuses, ce qui peine à contenter ce même public metal qui devait être visé en priorité, à l'aube de la création du projet Charlemagne en 2009. Dès l'introduction faite par « Overture » entrent en jeu ces fameuses guitares, pour un sympathique titre instrumental qui se révèle être un condensé de l'album avec des orchestrations séduisantes accouplées à des guitares vrombissantes. Plus tard, « The Iron Crown of Lombardy » laissera le champ libre aux éléments lourds, qui donneront plus de profondeur à la musique et en accéléreront le rythme. Cette chanson est probablement celle qui se rapproche le plus d'un metal symphonique classique, avec, en plus de cela, la présence d'un chant lyrique un peu tâtonnant mais qui fait son petit effet. Mais le véritable "tube" s'avère être « Act III: The Bloody Verdict of Verden » narrant une attaque des Saxons qui tourne en leur défaveur et finit en bain de sang. D'où le refrain, glorieusement scandé par Lee et impossible à oublier une fois entendu : « I shed the blood of the Saxon men ! I shed the blood of the Saxon men ! I shed the blood of 4000 Saxon meeeeeeen !!!». Le final du morceau est proprement excellent, tout en puissance et en grandiloquence, laissant même entrevoir un solo de guitare. Ces passages metal sont les plus impressionnants du disque, et honnêtement les plus intéressants : ils parviennent à faire oublier en partie les quelques défauts qui parsèment le disque...


Le fait est que ces narrations parfois trop abusives peuvent laisser un goût amer ou altérer le jugement de certains auditeurs. Ainsi, ils auront la vague impression que la musique s'est brutalement transformée en un roman historique dont on ne voit même plus la fin. Peut-être qu'en fin de compte, Christina Lee est devenue tellement omniprésente sur cet opus qu'elle se met désormais à détenir une sorte de second rôle crucial sur le plan historique. Mais à côté de ces défauts que nous avons pu noter, remarquons que Sir Lee s'implique énormément dans ce projet, tant et si bien que sur la fin du première acte, on a l'impression qu'il est aux dernières heures de sa vie, prêt à mourir sur place, perdant de sa puissance vocale au fur et à mesure que le titre prend fin. Ce qui en fin de compte, réduit fortement l'écart entre son métier d'acteur et sa facette de vocaliste : Sir Lee ne fait pas seulement qu'interpréter les textes mais incarne véritablement le personnage de Charlemagne à l'image de sa brillante carrière d'acteur et de son inéluctable culture artistique. De plus, il se retire quelque peu de la narration sur « Act I: King of the Francks » pour attraper des notes nettement plus élevées, passant de vocaux narrés à peine chantés à une voix lyrique sensationnelle. Ces accroches lyriques permettent ainsi à ces auditeurs metal, sans doute, de se construire une plus grande culture en la matière et de continuer à se découvrir à travers ces chants d'opéra et ces guests de très haute qualité (Vincent Ricciardi ou Mauro Conti par exemple). Les petites notes blues/jazz de « Act V: Starlight » ne manqueront pas d'attirer un peu notre attention aussi mais pas pour longtemps, car ces chants enjolivés ou plutôt dignes d'une chorale (très professionnelle, certes) de Noël se révéleront une fois de plus très épuisants, ceci étant encore plus véridique sur des titres tels que « Act I: King of the Francks » ou à la fin de « Act II: The Iron Crown of Lombardy ».


Enfin, derrière le simple défi de jouer du metal à un âge avancé, Christopher Lee parvient à créer un véritable projet qui tient la route. La construction des morceaux est propre et rigoureuse, et les musiciens et interprètes sont dans l'ensemble, très compétents. La grande richesse de cet album se situe indubitablement dans les parties historiques et symphoniques, ce qui ne contente pas entièrement le public metal (d'autant plus que l'opus est étiqueté "Metal Symphonique"). Aussi, nous pouvons regretter que l'emphase n'ait pas plus été mise sur les parties metal qui donnent pourtant une intéressante profondeur à l'ensemble, de même que nous regrettons une production correcte pour les éléments symphoniques mais déficiente lorsqu'il s'agit d'instruments plus lourds. Finalement, la seule satisfaction pleine et véritable sera d'entendre le maître Christopher Lee, impressionnant de majesté, et interprétant le roi Charlemagne avec une justesse dont lui seul a le secret.

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