LIVE | The Turn (2014)

[ « The Turn » est sûrement l'album le plus indiscutablement sombre et "metal" (dans ses ambiances) de la carrière tout entière du combo. ]

17/20

Plus qu'un groupe, Live est un de ces esprits musical mystique, mystérieux, discret et résolument engagé dans sa musique voire sa façon d'être qui hante nos jours depuis la fin des eighties... Mais finalement, à quand remonte vraiment le dernier album studio pleinement réussi des Américains ? 2001 sans doute avec l'opus expérimental « V » car après ceci, la qualité des compositions n'a fait que se détériorer au fil du temps. Le charismatique et quasi-intouchable Ed Kowalczyk, l'homme qui nous avait tant fait vibrer par son grain de voix, sa présence scénique, au sommet de son art dans les 90's avec par exemple « Throwing Copper », l'album reconnu comme étant le meilleur du groupe à ce jour, a quelque peu faibli musicalement. Cet élan de hargne et l'envie d'en découdre, de se renouveler et de continuer à toucher son public non plus, de lui, il ne restait plus des cendres, des souvenirs, et surtout, un grand respect pour son passé. Alors lorsqu'on nous présente l'arrivée d'un nouveau vocaliste dans la formation, certains s'offusquent tandis que d'autres maintiennent que l'identité des CCCP allait être sérieusement bafouée. Difficile de se prononcer sur ce qui se passera dans le futur, même très proche, mais une chose est certaine, « The Turn » est un nouveau départ, l'aboutissement d'une inspiration toute retrouvée et pourrait bien devenir un classique nouvelle génération. 


La construction de cette fan-base aujourd'hui très solide s'est produite sur plusieurs années, à la sueur des fronts et au feeling exercé sur chacun de ces quelques titres mythiques. Mais plus que tout, Chris Shinn s'est très vite approprié les codes et l'esprit du Live des 90's, plus même que Ed lui-même sur les derniers albums dont le très mauvais et "commercial" « Songs from Black Mountain » (qui était plutôt loin de respirer la sincérité et l'amour qu'ils portaient pour la musique, autrefois). Les gestes ainsi que le grain de voix de ces deux acteurs ne trahissent pas, ils sont assez proches, bien que Shinn paraisse plus imposant de par sa stature et possède une puissance vocale bien supérieure à celle de l'ancien leader, à défaut d'avoir bien sûr une empreinte, un cachet vocal qui n'arrive peut-être à la cheville du premier cité, mais tout ceci est assez subjectif en fin de compte. L'ère-Shinn a démarré depuis 2012 et nous avons face à nous un vrai frontman qui prend son rôle très au sérieux, un pro, quelqu'un de sincère et de modeste, avec un univers d'autant plus psychédélique et une texture vocale un brin efféminée lors de son activité avec les Unified Theory à la fin des années 90'. La promesse d'un album au moins aussi meilleur que TC a été tenu et la production se situe ainsi entre le côté fouillé, oriental et intimiste de « Secret Samadhi » et l'aspect déchaîné, fougueux et sans concessions de « Throwing Copper ». 


Au-delà de ça, on assiste quand même à un changement majeur dans les sons et l'instrumentation en général. Pour la première fois, Live s'embarque dans des ambiances plus sombres, un disque qui, dans son ensemble se rapproche même de certains skeuds metal, d'où le fait que certains auditeurs soient un peu désorientés au premier abord. Cependant, là où les mélodies se font plus fluides, les guitares, elles, sonnent claires comme dans le dernier objet live de la formation datant de 2009 « Live at the Paradiso, Amsterdam » (du moins, si l'on se réfère aux deux titres studios enregistrés). C'est le cas par exemple de « Siren's Call » qui ouvre le bal ; cet hymne prêt à devenir un véritable classique du grunge. A la fois très "dark" et torturé jusqu'à la dernière seconde, et on voit bien qu'Alice In Chains est passé par là. Pour tout vous dire, la dernière fois qu'une partie musicale de Live eut été aussi sombre, c'était sur le pont de « All Over You » en 1994, en gros. L'utilisation, à plusieurs reprises, d'un mégaphone comme le faisait souvent Ed n'est pas une coïncidence non plus ici, mais les paroles du refrain arrivent naturellement à se faire entendre et à se défendre. Un mélange osé entre du « Secret Samadhi » donc, avec une inspiration carrément AliceInChainienne qui n'est pas pour nous déplaire. Cette fois-ci, on se penche sur le cas de « He Could Teach the Devil Tricks » (au titre qui suscite déjà une certaine curiosité chez l'auditeur) dont les cris de douleur récurrents rappellent même un « Them Bones ». Les riffs sont éblouissants, les notes de piano magnifient de loin la pièce et le solo de Chad Taylor fait tout de suite tilt dans nos oreilles, brillant par sa maîtrise et sa clarté. La suite du titre est évidemment tout autre, mais il est intéressant de remarquer que la première demi-seconde de « Natural Born Killers » se veut vraiment très sombre (morbide?) et par ailleurs, l'album est truffé de passages de cet acabit...  


Mais au beau milieu de toute cette noirceur et de ces effets de lourdeur incessants qui ont comme métamorphosé la bande d'amis, une bonne poignée de morceaux renoue avec le passé. Sans jouer pour autant le mélancolique et l'adorateur des années '90, beaucoup de sourires se sentiront à l'écoute du single principal « The Way Around Is Through ». Passé la longue instrumentation grungy, on se rendra vite compte qu'en fait, les samples sont très similaires et rappellent ceux de l'exceptionnel « The Damn at Other Creeks », titre d'ouverture de « Throwing Copper ». La pièce recueille d'ailleurs l'essence la plus pure du grunge originel, classique oui, mais diablement efficace et entraînant avec ces lignes vocales groovy et cet usage de la distorsion qui fait grand bien en cette année 2014. Côté solos, il y a bien sûr la dose, et Taylor n'a rien perdu de ses acquis. Mieux, s'il a toujours été irréprochable dans la discographie du groupe, jamais il n'a été aussi bluffant et inspiré que sur « The Turn ». De tous ceux qui enrichissent cet opus, deux d'entre eux se retrouvent sur ce titre. Pour creuser l'analyse, on rencontre dès lors un premier solo éclairant, lumineux, intense et marquant dans une veine blues-rock puis vient le second, beaucoup plus court, direct et précipité qui intervient étrangement en toute fin de titre. Pour rebondir sur le chant, encore une fois, durant le petit break, le chant de Chris se confondra presque avec celui de Ed même si c'est encore plus frappant sur « 6310 Rodgerton Dr. » où beaucoup de nostalgiques du Live de la vieille époque se retrouveront à travers ce titre à la tournure parfois très orientale. Étonnant aussi, les décalages couplets sombres/refrains emplis d'espoir de « By Design ». Mais pour le coup, les avis seront unanimes sur un titre de génie tel que « Don't Run to Wait », où chacun des riffs fera office de classiques en plus du rythme plus soutenu livré par ce tube de presque trois minutes, sans doute inspiré par un certain « Stage ».

 

La touche Live, c'est aussi une bonne d'émotion et de nombreux renvois au paysage oriental qui se superposent sur les productions. Le mélange avait beau faire son effet sur le troisième album du quatuor (quoiqu'à demi-teinte parfois), sur ce nouveau méfait apparaît une grande ballade à la façon de « Secret Samadhi ». Ce « We Open the Door » est un parfait titre à défendre en live, notamment sur les refrains, tous repris en cœur par les autres membres du groupe. Maintenant, il s'agit là d'une ballade qui prend un côté plus accessible et évident qu'un « Need Tonight » qui s'avère encore plus profond musicalement. Le mixage & les alliages de mélodies relèvent du génie (encore...), tandis qu'à côté, le Shinn se plonge dans une ambiance tortueuse et lancinante à souhait, chuchotant des notes somptueuses. Les guitares acoustiques se marient à cette atmosphère tendue et renfermée comme jamais et effectivement, on peut parfaitement imaginer un Muse dans ses meilleurs jours s'essayer à un grunge très mélancolique. Puis vient à présent la face plus "expérimentale" (par rapport aux habitudes du groupe surtout) de cet album. Très sombre dans un premier temps donc, « Natural Born Killers » est en fait une fusion de pop orientale légère et aérée, bien mieux gérée que sur « Songs from Black Mountain » où s'invite le très beau chant d'Aishlin Harrison, fille du producteur de renom Jerry Harrison, qui a également co-écrit trois des morceaux, et son père, davantage... Chris se lâche, s'emploie à sortir des notes classes, à faire ressortir son timbre rauque et cassé vers l'outro, et ça fonctionne. En acoustique aussi, les résultats sont là et si « The Strength to Hold On » est sympathique mais ne déclenchera pas le coup de cœur pour autant, « Till You Came Around » revêt un caractère intime, léger, comme une chanson d'adieu mûrement réfléchie posée sur un album aux multiples sensations. Quelques guitares un peu country en fond, juste ce qu'il faut. 


La prose que je viens d'écrire vous révèle au moins une chose ; c'est un disque qui a besoin d'être connu et apprivoisé de tous. « The Turn » est sûrement l'album le plus indiscutablement sombre et "metal" (dans ses ambiances) de la carrière tout entière du combo. Pour une fois, la promesse a été tenu. La première ère de Live (1991-2009) s'était plutôt bien terminée avec la chanson d'adieu « Forever » en 2008 (contrairement à ce qu'on pouvait penser), mais voici que la seconde débute à merveille avec un frontman ô combien motivé à faire renaître le grunge et lever le voile sur les anciennes formations crasseuses de Seattle, hésitant à se (re)lancer dans l'aventure. Respect. 

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