SEETHER | Isolate and Medicate (2014)

[ Cet « Isolate and Medicate » n'est rien de plus qu'une mine sulfureuse de diamants, de cristaux, une sorte d'intronisation au succès. ]

15/20

« J'avais vraiment besoin d'un endroit à moi, confortable, afin que je puisse être créatif en me concentrant sur la composition de nos nouvelles chansons sans être perturbé par les distractions qui accompagnent la vie quotidienne ».


S'isoler pour mieux composer. Une technique d'écriture que s'était auto-imposée Shaun Morgan une année plus tôt dans sa maison du New Hampshire, et dont on est forcé de reconnaître les bienfaits lyriques potentiels qui lui sont accordées. Bien sûr, ce n'est pas nouveau, mais assez caractéristique des formations crasseuses du siècle dernier, généralement épuisées par un succès immédiat, déferlant, et pris par de longues tournées qui n'en finissent plus. Citons par exemple Layne Staley, victime du succès inattendu et prolongé de « Dirt » qui l'avait contraint à s'éclipser avant d'avoir la force de rentamer un processus de composition particulièrement éprouvant pour lui et Alice In Chains. Seether, c'est exactement ce qu'il fallait au post-grunge, sans cesse à évoluer dans la lourdeur ou la mélodie, à développer les atouts de ces musiciens, et de son vocaliste, cher aux genres alternatifs qu'il recouvre de son timbre puissant, rocailleux et reconnaissable entre milles. Malgré une petite erreur de parcours avec le très rock et formaté « Holding on to Strings Better Left to Fray » qui a pourtant été un gros succès commercial au cours de l'année 2011, la mine-d'or Sud-Africaine a encore frappé un grand coup avec cet « Isolate and Medicate ».


En opposition avec la pochette lisse et très proprette de l'album précédent, celle-ci renvoi plutôt à une image crasseuse et sans concessions de la musique du combo. D'où les espoirs d'un "retour aux sources" potentiel qui se plaçaient envers les auditeurs, en plus des quelques photos promos de la bande, dans un ton peut-être plus sombre qu'à l'accoutumée. Toutefois, ce n'est guère parce que Shaun Morgan a laissé pousser sa barbe et que le personnage a repris du poil de la bête que les grosses guitares permanentes de « Karma and Effect » referont surface sur l'ensemble des titres. Encore une fois, il faut dire ce qu'il en est, Seether n'a jamais, au grand jamais perdu son art de la mélodie. En fait, seule la puissance s'était éclipsée de « Holding on to Strings Better Left to Fray » (à l'exception du titre d'ouverture devenu une belle surprise pour les fans) qui avait préféré suivre la direction musicale plus "facile" et "opportuniste" des Foo Fighters que de poursuivre dans sa violence et sa haine des débuts. De plus, le producteur Brendan O'Brien sélectionne tellement les albums sur lesquels il travaille que cela lui permet de se recentrer sur le paysage grunge qui l'a rendu populaire dans les 90's (de « Core » des Stone Temple Pilots en 1992 jusqu'à « Lightning Bolt » de Pearl Jam en 2013) mais en même temps de rester en lien avec des artistes de renommée mondiale comme les Australiens d'AC/DC avec leur controversé « Rock or Bust ». C'est pourquoi, ce sixième opus reste encore une valeur sûre du post-grunge, qui nous prouve que malgré toutes les évolutions du groupe, on reste en territoire connu. 


Que l'on se rassure, certaines compositions sont tout de même marquées par la vieille époque de rage du groupe où Seether prenait un malin plaisir à nous trouer les tympans, plus spécialement dans la période de l'excellent « Karma and Effect » (sorti il y presque dix ans maintenant). Remarquons que nous avons une fois de plus affaire à un titre d'ouverture qui pète et envoie la sauce directement comme c'est généralement le cas sur tous leurs morceaux introductifs, en témoigne « Because of Me », « Like Suicide » ou encore le symbolique et néanmoins bluffant « Fur Cue ». Les guitares rugissent à des lieux à la ronde, puissantes, mais en même temps un peu barrées si l'on se penche sur l'arrière-plan, particulièrement inquiétant dans son ensemble. En effet, sur ce nouveau méfait, le son se fait parfois plus brut et la production relève davantage d'un registre grunge que du rock alternatif dont il était question auparavant. Toutefois, l'illustration de ce capharnaüm et de cette certaine lourdeur retrouvée chez Seether se résume surtout en l'espèce de deux-trois morceaux tout au plus. Par contre, « Suffer It All » réaffirme clairement la volonté de faire renaître une violence grunge qui nous était jusqu'alors perdue. Le feeling exercé est très différent des autres compositions et pour cause, il est un pas vers l'avant dont Morgan et sa bande peuvent se réjouir désormais. Le son est sale, crasseux, les accords sont graves, lourds, saccadés et douloureux et on se remémorera naturellement les années où le plus célèbre des groupes de metal Sud-Africain était qualifié d'underground. Pour justement faire le lien avec la dernière production passée, le contraste entre ces couplets très violents et ces refrains clairs et entraînants est intéressant et c'est bien là tout l'intérêt de cette oeuvre : mélanger toutes les époques en apportant du neuf.  


Plus on l'écoute, plus on l'aime. C'est un peu ça avec « Isolate and Medicate », à chaque écoute, on se dit que Seether n'a rien perdu de ses acquis passés et mieux, il nous surprend encore. Pour cause, le troisième titre vous donnera sûrement du fil à retordre, tant il semble riche et complet. « Words As Weapons » est un petit diamant concocté de manière soigneuse et sans doute composé dans un moment de dépression extrême, avec des harmonies vocales à la « Mad World » de Tears For Fears. Tandis que les effets du bassiste se feront très vite ressentir, ce côté électronique (et donc moderne) accentuera profondément l'ambiance sombre et déterminée du morceau. « Words are weapons of the terrified » qu'il nous dit avant de se déchirer les veines en s'engageant dans une rage sans merci. Dès lors, si vous vous dîtes qu'il n'y a pas assez de hargne et de grosses guitares dans ces accords, sachez que la formation vient récemment de recruter Bryan Wickmann, un lead guitariste (pour l'instant destiné au live) qui ne ferait qu'appuyer le jeu déjà très heavy de notre trio. D'un autre côté, certains auditeurs pourraient être bloqués par la plus ample modernité de ce disque et en reprocher les effets et les retouches vocales "bioniques" de titres tels que « Words As Weapons » justement ou « My Disaster » par exemple. Mais pour d'autres, cela n'y fera rien, la sensibilité et la mélancolie s'invitant tout au long de l'album, en passant de la majestueuse « Crash » ou encore en franchissant l'introduction lancinante de « Keep the Dogs at Bay » (même si le refrain est assez décevant). 


Pour commenter certaines critiques vis-à-vis de ce skeud, quand même très porté sur la modernité, on rencontrera parfois des rapprochements saugrenus et assez osés. Certes, l'énergie pop et dépaysante contenue dans le très décalé « Same Damn Life » se tourne vers un méli-mélo de pop-punk, d'ancien et de nouveau Seether mais les touches punk qui s'y trouvent sont d'abord propres au grunge et non au pop-rock ou empruntées de formations pseudo-punk sorties de l'adolescence et très à la mode. C'est frais, dans une certaine mesure, original, oui, et le groove de Shaun Morgan se fait très entraînant, très propre. Et dès le premier accord de gratte, on verra ce rock d'étudiants assumant une énergie comparable au punk-mélodique dans « Watch Me Drown » briller de mille feux, s'étendre à un public plus large et qui finalement, n'enlève rien au talent de Seether. Les oreilles les plus délicates s'apercevront d'une petite voix féminine très brève en accompagnement... Mais il sera quasi-impossible de faire l'impasse sur la seconde moitié du disque, baissant durablement en intensité et en efficacité pour se terminer tranquillement sur presque cinq minutes de gratouillage acoustique assez bien vu finalement. Cependant, chose très dommage, il aurait été bien plus porteur de remplacer un « Keep the Dogs at Bay » par un autre « Burn the World », laissé croupir en bonus. L'atmosphère y est pourtant unique, intéressante, sombre, lancinante, faîte de tortures et de mélodies très changeantes pour un résultat qui aurait eu le mérite d'être à la portée et sous le nez des auditeurs, des fans. Une rage presque Nirvanesque et de la distorsion, que ça faisait longtemps...


Ces trois bandits qui avaient écumé les saloons en quête de bières fraîches et de soirées rock bien arrosées savent que désormais, le temps du « Country Song » est bien loin. Du mélodico-enragé aux fièvres lancinantes du dimanche soir, cet « Isolate and Medicate » n'est rien de plus qu'une mine sulfureuse de diamants, de cristaux, une sorte d'intronisation au succès, un album plus vivant que jamais. Place aux orfèvres Sud-Africains...


PS: oui, un balai à chiottes qui tient un bébé en papier mâché dans ses mains comme un vulgaire ballon de foot, reconnaissons qu'il y a mieux pour introduire un album de cette envergure.

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