THEORY OF A DEADMAN | Savages (2014)

[ Les savants-fous Canadiens viennent de se réveiller et signent, avec « Savages », une de leurs plus grandes réussites. ]

16/20

Voilà en quelques mots l'état de la situation. Celui qui autrefois était considéré comme un "sous-Nickelback" à ses débuts post-grunge sur le « Theory of a Deadman » (publié en 2002) est devenu en l'espace de dix/douze ans un véritable phénomène dépassant de loin les frontières de son propre pays, le Canada. Quatre albums sont à présent derrière eux, tous signés par le label 604 Records dont le propriétaire n'est autre que le leader si critiqué des Nickel' qui les avait accompagnés musicalement depuis l'éponyme que nous avons déjà évoqué. Faute de quoi, des ressemblances parfois troublantes ont pu ponctuer leur discographie, si ce n'est qu'à tout hasard, ce sont deux ballades qui les ont fait particulièrement connaître, « Santa Monica » où est d'ailleurs présent Daniel Adair, l'actuel batteur de leurs aînés mais aussi un certain « Not Meant to Be » extrait de « Scars & Souvenirs » (2008) qui est très comparable, au niveau de l'intensité, du style et même du degré de controverse au « All the Right Reasons » de Nickelback sorti trois ans auparavant. Mais aujourd'hui, tout a changé. En 2014, Theory Of A Deadman vole (presque) de ses propres ailes allant même jusqu'à devenir la version metal et améliorée de Nickelback, pour le meilleur. Car « Savages », c'est avant tout le son de la révolution, de la bizarrerie et accessoirement, du renouveau. 


Ici, c'est du concret. Le ciel s'est noirci et nos musiciens Canadiens se sont donc offerts un combo de production ô combien prestigieux pour tenir leurs promesses, unissant encore une fois nul que la paire Howard Benson (ColdThree Days GraceChris CornellCreed) et le Chris Lord-Alge pour assurer le mixage, ainsi que Ted Jensen appelé au mastering et en renfort cette fois-ci. C'est donc un changement brutal qui s'opère au niveau des sons, contrebalançant ainsi avec le ton plus léger et rock'n'roll de « The Truth Is... » qui fût tout de même un échec cuisant du point de vue des critiques et de certains fans, qui s'ajoutait alors aux derniers opus plutôt ternes de Cold ou de Seether en 2011. La fanfare rock et orchestrale connue précédemment a désormais laissé place à une bonne dizaine de morceaux tantôt violents, provocateurs, sauvages, mais en somme, tous taillés dans la roche, dans le heavy et dans le dur, enfin. Ils ont acquis les bases enseignées par Chad Kroeger et sa bande pour en retenir le meilleur, et quant bien même, on ne pourrait le comparer à un « Dark Horse », ce cinquième album très justement nommé « Savages » se voulant d'autant plus sombre, lourd et alambiqué que l'oeuvre citée, oui... 


La prise de parole de Theory Of A Deadman débute donc par une introduction qu'on pourrait s'amuser à qualifier de "metal liquide", mais en somme, très vite balayée par des riffs plus denses où notre lead guitariste nous greffe, comme à son habitude, des teintures country pour les y associer à un paysage déjà très chargé musicalement. Pour une fois, on ne se plaindra pas tant que ça des petites retouches vocales aux effets "robotisées" présentes sur les refrains menés par Tyler Connolly puisqu'elles lui confèrent finalement un grain de voix plus dur, plus metal. On a donc un ensemble lourd, porté par une production irréprochable, de grosses grattes électriques pleines de cachets mais aussi, sur ce « Drown », d'élégantes touches pop spécialement faîtes pour accroître et ajouter de la mélodie aux compos, tout en sachant varier les propos de la bande. Et tandis que Nickelback fait preuve d'un mauvais goût rarement égalé en invitant un artiste qui ne correspondait en rien à leur univers, le combo Canadien lance un appel à la star du shock rock et au nom décidément frissonnant, Alice Cooper, confirmant ainsi et en partie la volonté du groupe à poursuivre son chemin en quête de lourdeur et d'ambiances sombres. Ça sent d'ores et déjà le début de l'apocalypse et lorsqu'à juste titre, les riffs d'intro terrifiants de l'éponyme « Savages » retentissent, on a envie que d'une seule chose, c'est de fuir et de tout lâcher, car on se sent en danger, menacés, paniqués. La campagne de terreur a bel et bien fonctionné ici, et ce n'est pas la voix de Tyler Connolly doublée à celle de Cooper qui nous fera changer d'avis, surtout que les sonorités se révèlent une fois de plus un tantinet plus dures, peut-être même inspirées par un Alice In Chains. Difficile, dans ces conditions, de ne pas reconnaître la légitimité des Canadiens au sein du mouvement metal, car même croisés avec une bonne dose de solos grungy qui rappellent les débuts, le groupe se défend d'un metal alternatif tellement lourd qu'à ce rythme là, on a aussi bien fait de parler de heavy. 


« Will we ever realize we're just Savages? God saves us all » 


Dans l'esprit, on peut même dire que cette cinquième oeuvre se rapproche de près ou de loin d'un certain « The Devil Put Dinosaurs Here », à condition, évidemment, de se décharger de la troisième partie de ce « Savages » qui est elle, bien plus différente... Qu'on le veuille ou non, là aussi il s'agit d'une association entre une instrumentation sombre et/ou massive où se côtoient volontiers des mélodies et des rythmes parfois tordus, mais dans tous les cas, savamment orchestrés, imaginés. Partons par exemple d'un titre qui a priori, nous semble anodin, c'est-à-dire le « Blow ». La musique est sérieuse, mais le ton, la manière de chanter de Tyler est parfois légèrement exagérée renouant ainsi, ponctuellement, avec le style léger, rock'n'roll et un brin décalé abordé sur « The Truth Is... ». En fait, on part d'un morceau à l'expression et la structure classique pour en arriver à une progression (après avoir atteint les deux minutes) de plus en plus solide, musclée voire un peu plus barrée et déchargeant toute son intensité sur le final, là où le contraste musical est au plus fort. Bien sûr, ça n'était qu'une sorte de prétexte pour en venir à évoquer cet étrange « Panic Room » et ses couplets un peu plus noir sur lequel sont parfois collés des relents qui nous font étrangement penser à une sorte de "folk" métallisé ou encore le « Misery of Mankind » jouant toujours sur la lourdeur des titres précédents avec un très bon petit solo vers la fin. Mais dans ce contexte, c'est véritablement la piste « Salt in the Wound » qui gagne le plus sa place parmi toutes celles citées. Au-delà de l'ouverture un peu pop mais toutefois entraînante, on y découvre une composition bien barrée, étrange et si touchante qu'au fur et à mesure, on ne peut rester de marbre. 

 

Concernant les pistes les plus posées, elles se retrouvent essentiellement en dernière partie du disque (ce qui n'est pas sans conséquence évidemment, en témoigne une certaine perte de puissance) à commencer par la très décevante « The One », soupe orchestrale allant au plus classique, avec piano, violons et niaiserie habituelle. De plus, comme Theory Of A Deadman jouit quasiment des mêmes influences que Nickelback ; autrement dit, un penchant pour l'acoustique, mais aussi pour la musique et la culture country, il n'est pas si étonnant de se retrouver avec un morceau qui fait la part belle à cet univers. Le combo fera donc bouger son assemblée en lançant « Livin' My Life Like a Country Song » sur sa platine. Tout le monde sait déjà à quoi s'attendre, ne serait-ce qu'avec la présence du banjo, de la mandoline, des guitares électriques et de quelques solos admirablement bien menés par Joe Don Rooney (Rascal Flatts) qui se prend au jeu et accompagne finalement Tyler Connolly en ajoutant son timbre de voix en arrière-plan. Effectivement, le dépaysement est total ici, si bien que deux autres morceaux iront cette fois-ci emprunter le chemin d'une pop contemplative et angélique, d'abord avec « Angel ». La pièce respire une saveur toute particulière, pour la simple et bonne raison que c'est une ballade en mid-tempo, très électrique et rock, mais surtout, une grande preuve de maturité pour la bande. Et lorsqu'on y repense, les riffs de « The Sun Has Set on Me » semblent dans la lignée même de « Savages », bien que plus nuancés, avec cette basse lourde en introduction, tandis qu'une chorale d'enfants se chargera de reprendre le micro et d'offrir ainsi un hymne général au disque, empli de splendeur et de coloration musicale.


En fait, ça commence par une noyade et ça finit par quelques vagues délicates et deux-trois chants d'oiseaux. Bref, les savants-fous Canadiens viennent de se réveiller et signent, avec « Savages », une de leurs plus grandes réussites. Ils sont tordus, mais qu'ils le restent... 

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