MARILYN MANSON | The Pale Emperor (2015)

[ « The Pale Emperor » serait bel et bien capable de faire tomber les a priori négatifs qui semblent régner sur Manson depuis des lustres. ]

16/20

C'est un fait. Le personnage édifiant et terrifiant de Marilyn Manson est mort depuis plus de dix ans, tout le monde ou presque le sait désormais, alors en ce début d'année 2015, longue vie à l'artiste Brian Warner ! Car au fond, on ne dessinera plus jamais cette ex-icône culturelle de la même façon que dans les années 90' (période « Antichrist Superstar » notamment) où ce jeune homme, au look provocateur et assujetti à de nombreuses controverses incarnait en personne le seigneur des ténèbres, fustigeant même la peur chez quelques jeunes gens, jusqu'à faire rentrer en réanimation tous ceux qui se sont risqués à vivre ces compositions un jour ou l'autre. Mais l'ennui, c'est que toutes ces grosses personnalités, plus particulièrement certaines stars issues du shock rock (Alice Cooper par exemple) ont toujours eu ce poids sur leurs épaules, ayant rarement le droit d'évoluer, de changer tout en s'assumant pleinement et en conservant le succès des temps passés. La triplette d'albums s'étendant de 1996 à 2000 a su faire couler beaucoup d'encre et encore à l'époque, MM s'affichait volontiers aux côtés de divers artistes du néo en tendant toujours un grand pied vers l'indus, dixit RammsteinMinistry et consorts. Puis, pour beaucoup, c'est à partir de l'opus qui porte le mieux son nom « The Golden Age of Grotesque » (2003) que les choses ont commencé à se corser, avec une qualité discographique tantôt moindre ou en forte régression. La fin d'un temps en bref. 

 

Quoi qu'il en soit, le troisième règne du révérend s'est donc développé au commencement des années 2010' (fondation du label Hell, etc.) avec une mise en route plutôt lente et semée d'embûches, visant surtout à effectuer un renouvellement musical presque total dont le rock est en fait la seule destination. Maintenant, force est de constater que même avec un style encore imparfait et qui se cherchait assez souvent sur l'encourageant et plutôt expérimental « Born Vilain », depuis son passage en indépendant, la musique de Marilyn Manson s'est nettement améliorée. La fan-base, elle aussi, a beaucoup évolué, en témoigne ce basculement metal vers rock, qui, même pleinement assumé n'est pas sans conséquences... Et puisque Brian a toujours trouvé ses repères dans le cinéma (plus de vingt apparitions à l'écran dont de nombreux sujets tournants autour de l'horror movie, depuis 1997) et compte tenu de la théâtralité constante mise en scène dans ses shows, cette période du renouveau de Manson ne déroge pas à la règle (« Killing Strangers » a d'abord été présenté dans John Wick et « Cupid Carries a Gun » via la série Salem). Le fait est qu'en plus d'avoir accueilli dans ses rangs l'un des nouveaux éléments pionniers du combo, le multi-instrumentiste et compositeur renommé de musiques de films et de jeux vidéos Tyler Bates (300, Watchmen ou encore le dernier enfant de Marvel, les Gardiens de la Galaxie), ce neuvième opus témoigne d'un travail sur les ambiances tout bonnement surprenant, allant de pair avec l'affiche ou la BO d'un film tantôt futuriste ou dont l'atmosphère serait parfois issue d'un film d'épouvante. Plus que tout, ce « The Pale Emperor » serait bel et bien capable de faire tomber les a priori négatifs qui semblent régner sur Manson depuis des lustres. Imaginez un peu qu'il se mette au blues-rock...

 

En fait, cela fait bien longtemps que les fans d'indus, de Manson ou même de metal n'ont plus compté sur la formation pour les approvisionner en gros riffs. A la limite, sur « Born Vilain », seul le très bon titre d'ouverture répondant au nom de « Hey, Cruel World... » était susceptible de nous remémorer la violence et la haine communicative des débuts mais sinon, aucune trace significative de ce qui avait fait la renommée de MM. Mais la folie, elle, est plus ou moins présente sur cette nouvelle publication, avec un talent toujours indéniable et une voix qui s'affirme de plus en plus sur « Deep Six », pour ne citer qu'elle. Il y a là quelques rythmiques pop ou alors metal qui englobent plutôt bien la pièce, cette petite mélodie lancinante et attachante qui rend l'atmosphère d'autant plus sombre et ce côté dance-rock/indus très classe dont même une pub de parfum aurait pu s'inspirer (au niveau des refrains). Seulement voilà, la nouveauté, c'est qu'ici, il y a vraiment un concept, une idée et une orientation musicale qui se met en route ; un blues-rock moderne, dépareillé, intime et personnel aux multiples influences cinématographiques. La question est donc de savoir si évidemment, le collectif réussira son pari car vu comme ça, notre frontman n'a peut-être pas la voix idéale ou l'étoffe pour correspondre ou s'allier avec ce genre musical. Néanmoins, vous l'aurez compris, plus question de provocation, c'est l'artiste qui parle. Une production rétro, vieillie, des guitares un poil saccadées, un classic rock' comme on le pratiquait autrefois, c'est donc l'ère-« The Pale Emperor » qui démarre dès « Killing Strangers ». Il est à noter que même pour les non-initiés, la musique passe en effet beaucoup mieux à l'oreille, plus accessible, digeste, mais aussi plus minimaliste et soignée, tout en peaufinant les moindres détails de la recette. En revanche, et bien que les sons s'orientent parfois vers ceux de la carrière solo de Mark Lanegan, sur « Third Day of a Seven Day Binge », il y a quand même une petite influence Soundgarden qui est exprimée, volontairement ou non d'ailleurs. On percevra ainsi ce son blues très moderne dans les guitares et ces accordages un peu grungy qui rendent la pièce plus intense et poignante, le tout étant exprimé avec une certaine lenteur et une mélancolie très calculée.          

 

A défaut d'autres morceaux de cet acabit, sur la seconde moitié du disque, les titres ont plus ou moins pris une tournure plus "cinématographique". On est loin du paysage enjolivé décrit par Johnny Depp sur Charlie et la Chocolaterie par l'intermédiaire de son personnage de Willy Wonka (qui, d'après certaines sources, aurait même été influencé par Marilyn Manson), car sur cette publication, c'est plus un regard sur le vide, l'espace, le temps qui, non sans une certaine noirceur, vient enrichir l'opus de ses multiples et riches références. Citons en premier lieu l'ouverture de « Deep Six » qui est en vérité la synthèse parfaite de ce qui a été décrit auparavant. Et bien que nous ayons affaire à l'album le plus court du parcours discographique de Manson, quelques introductions et ambiances ont donc réussi à tirer leur épingle du jeu et à ajouter l'identité qu'il pouvait manquait à ce skeud. Par où commencer, on a bien sûr un « Birds of Hell Awaiting » bien barré, froid, glacial, à la fois capable d'éveiller la curiosité des cinéphiles, des fans de Kyuss (cette basse mon dieu!) et des tarés de la Castafiore en certes, plus effrayant, dramatique. L'idée, c'est qu'on se sait jamais comment cela va se terminer, l'intrigue est vraiment bien choisie et pour le coup, l'auditeur ignore tout de la suite, sinon que le mode fantomatique semble accaparer les 3/4 du très intelligent « The Pale Emperor ». Tout de suite, notre corps se sent comme plus léger, tant et si bien que par le biais de ces quelques peintures spatiales, on oublie que le disque défile, et pourtant, comment oublier ce très inspiré « Warship My Wreck » ou la redoutable finesse et le travail abattu sur le titre de conclusion « Odds of Even » ? En effet, il serait tout de même intéressant de remarquer qu'à certains points particuliers de l'album, sur le principe bien entendu, les ambiances et le tempo se veulent sombres et lents à la manière d'un doom léger, accessible et vaporisant. De toute façon, la finalité de ce travail n'a jamais été de faire lever les foules ni même de reproduire encore et toujours une recette équivalente, il s'agit là d'une démo(nstration) artistique qui nous donne plus ou moins matière à réfléchir selon les titres déjà écoutés. Auparavant, il aurait peut-être fallu faire attention à la voix de Manson qui devenait de plus en plus trafiquée et désagréable mais aujourd'hui, même si une ou deux chansons sont bonnes à zapper (« The Devil Beneath My Feet », « Slave Only Dreams to Be King »), personne ne peut renier que l'arrivée de Tyler Bates a fait du bien à notre leader emblématique. 

 

A l'époque des grands châteaux forts, Marilyn Manson aurait sûrement été accusé de sorcellerie mais en 2015, il n'en est plus rien. « The Pale Emperor » est une oeuvre ambiancée à la manière d'un duo Fantômas/Gravity, témoignant d'une fusion parfaite entre un blues-rock spatial, ambient et fantomatique. En fait, on peut même voir ça comme les dessous ou les catacombes du métissage culturel et musical caché par Brian Warner depuis toutes ces années. La révélation, enfin.

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Commentaires : 1
  • #1

    Baptiste, alias LeLoupArctique (lundi, 13 avril 2015 15:50)

    Merci pour ton texte, très intéressant et bien construit. Ce n'est pas facile de dire du bien d'un artiste très décrié, mais tu fais bien le boulot.