BIG WRECK | Ghosts (2014)

[ « Ghosts » est une production moderne, bluffante et presque magique qui devrait se bonifier avec le temps. ]

17/20

Big Wreck, c'est la force tranquille du grunge par excellence. A une certaine époque, on en entendait surtout parler pour insister sur les liens étroits qui les rapprochaient de Soundgarden mais aujourd'hui, plus rien, ils nous sont comme inconnus au bataillon. Pourtant, chaque album est une étape, un record supplémentaire qui s'ajoute à la liste, une réussite (même si « The Pleasure and the Greed » l'est moins que les autres), faisant presque figure d'un événement compte tenu du peu d'albums qui sont sortis de la fabrique depuis la naissance du combo au milieu des années '90. Ian Thornley ferait évidemment un sérieux concurrent à Chris Cornell, en plus d'être un virtuose à la gratte et un compositeur de choix dans l'univers de la musique crasseuse sauf que même s'ils viennent des States, le temple des Big Wreck, c'est bel et bien le Canada, par ailleurs, terre d'origine du leader, à la différence de l'évocation que nous avons faite de ce pionnier du proto-grunge qui s'est bien plus exporté à l'international. Vous l'aurez compris, à l'aube du déclin de la scène grunge de Seattle et de la publication relativement proche d'un « Superunknown » en 1994, c'est toute la magie instrumentale et l'indétrônable finesse des pièces de ce groupe qui lui aura valu de se tailler une petite réputation avec « In Loving Memory Of... » (1997) qui est à ce jour, l'un des albums les plus complets réalisés par la formation dans tous les styles musicaux qui sont recouverts ; du souffle chaud de l'orient, en passant par le stoner, le prog, le psyché et la country music. Il est tout aussi important de mettre en lumière que le retour de Big Wreck fut la preuve que l'artiste était toujours là, intact, en témoigne le coffre aux trésors qu'était « Albatross » publié deux ans auparavant, véritable nid à singles. Puis, on en est désormais à l'étape du quatrième mastodonte des Américains qui se pointe et celui-là, on n'est pas près de l'oublier. « Ghosts » is here. 

 

Pour créer la connexion entre Big Wreck et l'ex-projet solo du chanteur, Thornley, qui s'accompagnait des actuels musiciens que l'on retrouve aujourd'hui même dans la bande, le combo a eu la bonne idée de publier un EP six titres majoritairement live, « Bag of Tricks », qui, même s'il est passé totalement inaperçu auprès du public, a eu le mérite de faire ressortir du placard un « So Far So Good » empli de souvenirs, ainsi que d'autres morceaux plus récents issus de leur dernière publication « Albatross », entre autres substances. Mais même en comptabilisant toutes ses années d'activité, douze au total, en passant du titre-fétiche « The Oaf » en 1997 jusqu'à la renaissance provoquée par le tube éponyme du troisième album en suivant l'ère grunge des années 2010, Big Wreck est quoi qu'il en soit une formation reconnaissable entre milles, ne serait-ce que par sa très grande technicité et celle de ses musicos qui excellent dans l'art de la démonstration et notamment des solos. Très justement, un basculement se produit ici, à savoir que l'aspect plus direct et les hits évidents de l'oeuvre publiée en 2012 se déchargent au profit d'une musique non seulement plus artistique et progressive dans l'âme mais aussi fantomatique, et sans doute éclairée par une force extérieure... De ce fait, on a face à nous l'album le plus long de leur discographie, accompagné d'une production en béton capable de soulever des montagnes, en partie grâce à la présence de trois producteurs dont le leader lui-même et l'excellent Nick Raskulinecz (Alice In ChainsBushGhostAdelitas Way).

 

Les fantômes se rallient donc à la cause de Big Wreck, chantonnant doucement et d'un air très grave, très solennel, les premières notes lancinantes de la désormais inoubliable « A Place to Call Home ». En effet, le démarrage paraît long et interminable, mais à vrai dire, c'est bien le propre du doom et des ambiances lourdes de cet acabit rappelant même et pour le mieux, le Soundgarden malfaisant de la période 90's connu sur « Badmotorfinger » ou alors « Superunknown ». Le son est lent, lourd, grave, saturé, douloureux et ténébreux, s'associant parfaitement au timbre chargé et psychédélique arboré par le vocaliste Ian Thornley. Il s'agit probablement là de la piste la plus metal et la plus noire composée par le combo qui renouvellera d'ailleurs l'expérience sur le treizième morceau « A Place to Call Home (Reprise) » qui reprend simplement, durant une toute petite minute, le refrain et la partie forte du titre d'introduction en version acoustique. En fin de compte, c'est peut-être cela, les Américains ont gardé en réserve la lourdeur et la haine qu'a pu oublier Soundgarden au fil du temps et même si les influences paraissent évidentes, le quinquet de Boston continue de voir les choses en grand et d'avoir une ambition suffisamment grande, lui permettant non seulement d'avancer mais aussi de bluffer son public. La seconde piste « I Digress » réitère également ce côté tranchant dans un style hard/heavy saupoudré de quelques notes bluesy et d'un rythme stoner dans un esprit beaucoup plus direct et orienté classic' rock. Le charme opère, les vocalises d'Ian se font plus claires et limpides que le titre précédent qui paraissait vraiment difficile d'accès en comparaison et évidemment, l'occasion est toute trouvée pour placer un long solo très professionnel en fin, admirablement exécuté et qui n'est qu'une savoureuse mise en bouche de ce qu'est capable de réaliser la formation. 

 

Chez eux, tout le monde est à sa place. Il y a systématiquement des dialogues entre les musiciens, des parties ou des solos qui leur sont spécialement consacrés, de façon à mettre en avant leur côté plus professionnel et démonstratif (deux des membres ont fréquenté la Berklee College of Music dans leur jeunesse). Cela passe donc par de longues plages immersives, un son moderne et plutôt accessible et une certaine magie qui se développe et se veut à la fois captivante, rassurante et légère comme en témoigne l'éponyme « Ghosts » ou « Off and Running » - des hits dans la lignée des « A Million Days », « Wolves » ou encore « Albatross ». Là aussi, on nous présente une introduction très courte de trois notes capables de rester ancré dans notre esprit et qui, dans un premier temps, se calquent sur un rythme blues, dansant et efficace. Ce rock-ci est toutefois plus brute et simple que certaines de leurs compositions alambiquées, ce qui ne les empêche pas d'y placer de longs solos plus ou moins saturés, parfois comparable à la technicité véhiculée par les guitar hero. Dans ce cas, en plus de l'instrumentation, c'est la voix claire, pure, fantomatique et éraillée d'Ian Thornley qui s'impose à nous et laisse surgir un bain de mélancolie fort appréciable sur des titres tels que « War Baby », doué de sensibilité, de douceur, et où le phrasé de notre performeur est un peu plus changeant. Mais il est certain que même si cela n'impacte pas la qualité du disque et de la prestation, les auditeurs non familiarisés avec le style de Big Wreck déploreront la face, justement trop démonstrative de cet album, la sensation qu'ils veulent peut-être trop en montrer. Heureusement, ils ne sont pas en reste et pour faire le lien avec la troisième partie de l'album qui se voudra plus innovante, on aura déjà une belle panoplie d'atmosphères pop et planantes avec « Still Here », contenant même son lot de percussions exotiques et un final ambiant. 

 

A l'image de ce splendide artwork dont la vue est d'ailleurs comparable à celle de Metropolis ou de Gotham City, l'auditeur aurait pu s'imaginer un jazz lumineux et éprouvant émotionnellement. Aucun problème, Big Wreck le propose dans son menu via son « My Life » qui sonne d'ores et déjà comme une grande oeuvre et associe la force du rock'n'roll à une énergie résolument jazzy parsemée d'un piano qui tient désormais les rênes principales du morceau. Une pièce qui n'est pas sans rappeler, étonnement, les derniers travaux de Peter Cincotti. A vrai dire, c'était le bon vieux temps, la folie du Big Four de Seattle qui s'amusait avec ses influences, à vouloir toujours étonner et séduire son public par des mélanges impromptus mais qui se révélaient pourtant très efficaces et ingénieux. C'est là tout l'enjeu du grunge, jouer et incorporer des sons extérieurs, ne se fixer aucune limite et tailler chaque titre de façon unique et originale. De ce fait, l'album se compose également de trois autres morceaux « Hey Mama », « Friends » et dans une moindre mesure, « Still Here », tous progressifs dans les mélodies et les changements de rythmes et dont la finesse et les moindres traits renvoient à la musique orientale. L'évocation de ce nouveau paysage y est bien plus développée qu'il n'y paraît puisque le collectif se charge de nous remettre en mémoire son premier album « In Loving Memory Of... », savant mélange de Soundgarden et de Dream Theater. L'introduction de « Hey Mama » ira droit au but ; percussions, mandoline et instruments traditionnels au programme et puis arrivera progressivement la batterie, la guitare et tout commencera à s'envoler et à monter d'un cran en terme d'intensité. C'est un son, un produit musical qui nous vient des tripes, tout en restant sincère et généreux, ce qui créera l'un des morceaux les plus percutants de ce quatrième album. 

 

« Ghosts » est une production moderne, bluffante et presque magique qui devrait se bonifier avec le temps. Big Wreck est l'un, si ce n'est LE bon élève du grunge : en travaillant normalement, il arrive déjà à atteindre des sommets. Pourvu que cela dure.   

Écrire commentaire

Commentaires : 0