RED | Of Beauty and Rage (2015)

[ Suite parfaite à « End of Silence », « Of Beauty and Rage » est sans doute le résultat d'une illumination divine. ]

17/20

Dans l'arène de l'alternatif, Red a toujours été un combo qui a su mettre en musique nos peines, nos douleurs, nos émotions, nos envies d'évasion, et donner suffisamment de valeur ajoutée à ses mélodies pour qu'on le retienne finalement comme l'un des piliers du mouvement. A contrario de ses confrères qui se contentaient surtout de produire des compositions efficaces, le quatuor a su s'enrichir de multiples références, tout en partant d'une base relativement commune, autrement dit le culte « Meteora », mais en étendant toutefois son fan-club jusqu'à conquérir un public tout autre, passionné de rap, de gospel, et bien évidemment ouvert aux aficionados de rock ou de metal chrétien (PillarSkilletFireflight). C'est bel et bien la preuve qu'une identité artistique ne se perd jamais totalement car en fin de compte, « Release the Panic » (2013) avait beau faire figure de l'album qui s'opposait le plus à ce qu'avait construit le groupe dès ses premières heures, depuis moins d'un an, un vent de nostalgie vient tout doucement s'emparer de la bande et on assiste donc à un nouveau et digne retour de leur part, neuf ans après l'impressionnant et quasi-indétrônable « End of Silence », que de souvenirs... Désormais, c'est indéniable, Red est devenu un grand groupe, réputé pour son besoin d'expression constant, qui passait souvent par des plages très fouillées, lyriques, influencées par des genres tels que le néo-classique ou la musique symphonique, et toutes dotées d'un sens artistique hors du commun. C'est un point positif. Ils viennent de nous prouver de quoi ils étaient capables, notamment grâce à leurs deux premières œuvres et à l'ambitieux concept qu'ils continuent de mettre en application sur cet album (la triplette de morceaux constituée de « Feed the Machine », « Release the Panic » et maintenant « Darkest Part ») et plus que tout, la formation revient à sa couleur natale, le rouge, et déchaîne les éléments par le biais d'« Of Beauty and Rage » signant une poésie moderne, touchante, percutante, sur fond sonore sombre et rageur. Le sacre d'une carrière en fait. 

 

Il n'aura pas fallu attendre très longtemps pour s'apercevoir que dès sa sortie, « Release the Panic » était comme boudé par le quatuor qui avait préféré l'évincer de la compilation « Who We Are » comprenant seulement les trois premières publications qui correspondaient mieux à l'image véhiculée par le groupe. D'ailleurs, à ce propos, « Release the Panic: Recalibrated » était déjà un indice de taille qui certifiait d'ores et déjà de la tendance, du revirement musical qui allait être appliqué l'année suivante, en 2015 donc. S'il s'agissait seulement de reprendre certains titres de l'album principal en y ajoutant un orchestre, des instruments à cordes et du piano, la recette et la composition étaient toutefois similaires au premier essai et témoignaient d'une envie de retourner à ce qui avait fait leur succès en 2006. Du bleu facile, commercial et électro-pop à un rouge réaffirmant les codes du metal lyrique et subtil de Red, bref, tout était soigneusement préparé pour que nos oreilles se réadaptent au son digne et sincère qu'on était tous en droit d'attendre. Les rôles sont à présent donnés ; les Américains ont repris leur producteur historique des trois premiers opus, Rob Graves (Starset, Pillar) qui prête main-forte au piano, à la programmation, et fait suite à la piètre prestation d'Howard Benson qui avait comme massacré le dernier disque de la bande, le rendant plat, fade, anodin et assez léché pour le coup. Cette fois-ci, il compose seul toutes les interludes, l'ouverture et la clôture du skeud, et collabore avec le reste de la formation, tandis que Blue Stahli est de la partie, assurant à la fois la programmation et la co-écriture de deux morceaux particulièrement tranchants (« Imposter », « What You Keep Alive »). Face à nous, l'album le plus long, le plus mature et sûrement le plus ambitieux de toute leur discographie, savant mélange entre la mélodie, les arrangements et l'aspect contemplatif de « End of Silence » ajouté au côté sombre et fumant d'un titre tel que l'épique et surpuissant « Feed the Machine » voire même une petite pointe d'électro/indus qui s'y glisse à certains moments. Autre changement majeur, le successeur officiel à Joe Rickard parti au début de l'année 2014 se trouve finalement être le batteur Dan Johnson connu pour son jeu mouvementé au sein de Love And Death (quatrième membre derrière les fûts depuis la formation de Red en 2004, quand même). 

 

C'est effectivement très étrange de s'exprimer ainsi à propos d'un album et plus particulièrement de « Of Beauty and Rage », mais ici, on se détache progressivement de la définition même de la musique pour se laisser prendre par les ambiances, jusqu'à un détachement tel qu'on aurait parfois l'impression de vivre quelque chose de réel, de voyager et de traverser le temps, les époques. « Descent », c'est un peu le calme avant la tempête, les aurevoirs familiaux, le soldat qui se prépare à la guerre dans le contexte d'une séquence de film. Beaucoup d'émotions sont ainsi décrites dans cette courte introduction instrumentale signée Rob Graves qui n'est pas sans rappeler le concept aiguisé de « Intro (End of Silence) ». Une ambiance sombre et désespérée gravite autour de cette intermède, relativement intense, aux frontières de la musique classique, d'une composition de film et naturellement, de l'ambient, au même titre, d'ailleurs, que la fermeture de l'opus « Ascent » qui se charge simplement de reprendre l'ouverture ou avec les cinquante secondes dramatiques de « The Forest » intervenant comme une coupure, un break au milieu du disque. Pour autant, la combinaison chant/ambiances est impeccable, ce qui n'était pas toujours le cas, si l'on se souvient bien, sur le « Transmissions » de Starset, puisqu'ils avaient préféré développer leurs atmosphères en fin ou début de titre, sans créer quelque chose de purement fusionnel. Par exemple, l'action commence d'ores et déjà de manière très sombre avec cet « Imposter ». C'est l'effet de surprise qui domine car le timbre de Michael Barnes surgit de l'ombre lorsqu'on ne s'y attendait pas, à basse intensité, tout en poésie, et s'adaptant parfaitement aux orchestrations et à la scène malfaisante mise en exergue sur la pièce. Les violons en accélèrent le rythme, donnent le ton, mais à côté de cela viennent se greffer des riffings et une rage typiquement néo, des chuchotements maléfiques et la sensation d'avoir affaire à une sorte d'accusatoire général, ou au choix, de découvrir avec effroi, stupeur, les débris, les restes semés par un champ de bataille. Pour ce qui est des influences, elles sont assez discrètes mais enrichissent l'album d'une bien belle manière : du « End of Silence » avec « Of These Chains », ballade pure et sincère s'appuyant sur la performance remarquée de « Already Over, Pt. 2 », un « Gravity Lies » qui se place volontiers dans la lignée de « Feed the Machine », guitares noires et rugissantes à l'appui, chant énervé, affolé, habitée, ou encore, de rares touches électroniques/indus sans doute issues de l'album « Release the Panic » (« Take Me Over », la stridente « Falling Sky »).

 

Que voulez-vous, c'est le propre de Red, des passages violents et une minute plus tard, une pause ambient, atmosphérique. Seulement, rien ne sert ne juger cet opus titre par titre, l'oeuvre nécessite plusieurs écoutes prolongées et une immersion vraiment totale pour en favoriser la compréhension. En ce lieu, la panoplie d'instruments, et notamment le piano, les cordes sont des éléments artistiques qui prennent tout leur sens et dont la présence est plus que bénéfique, accentuant non seulement la profondeur des mélodies, des textes, et l'intensité des morceaux. « Shadow and Soul » en est le juste relief. L'a capella de Michael Barnes qui s'accompagne du piano, vers la fin, est bouleversant, magnifique. C'est d'autant plus bluffant de voir qu'un vocaliste de metal plus "soft" puisse atteindre un tel degré de virtuosité et nous refiler autant de frissons avec si peu finalement. De plus, certains morceaux font bien l'oeuvre de hits (« Darkest Part » et donc « Yours Again » pour les plus évidents) mais en tout cas, il n'y a pas la volonté de produire des mélodies lisses et qui s'adapteront à un format radio, au grand public comme c'était le cas sur le dernier album. Tout au long de « Darkest Part », la tension est palpable, les refrains, fédérateurs, les accroches, dans un environnement très sombre. Le break sonore est bien senti, à peine folklorique sur les bords, et pour repartir de plus belle sur des screams lancés par notre performeur qui s'exprime et se livre à nouveau. A ce niveau-là, on comprend parfaitement que les noms et le contenu du premier album et de celui-ci sont largement interchangeables, si ce n'est que « Of Beauty and Rage » illustre peut-être plus cette dualité entre les instants mélodieux, lyriques et la haine, la rage, le désespoir. Et quant bien même, écouter Red, c'est comme contempler un paysage car il y a systématiquement ce côté naturel, grandiose, artistique qui nous accapare. Faute de quoi, les intrigues de « Yours Again » sont parfois comparables à une scène cinématographique ; l'émotion augmentant son intensité à travers le rythme soutenu des violoncelles, le battement de l'instrumentation et les envolées lyriques mémorables et cristallines de son leader, et dont les ressentis, la structure sont finalement assez proches de « Already Over » dans le même genre. Cependant, on pourrait reprocher certaines mélodies "brouillonnes", des titres un peu moins efficaces (« Part That's Holding On », « The Ever ») voire des ressemblances troublantes (la première intervention vocale du morceau « Fight to Forget » est similaire à celle de « Yours Again »), mais ce n'est pas faute d'innover et de nous surprendre. D'ailleurs, ce ne sont que des détails à côté des apports musicaux considérables de cet effort. La preuve en est que même plongé dans l'inconfort auditif le plus total avec la pièce « What You Keep Alive » et ses accents plus lourds, son instrumentation massive et très sombre, le quatuor ne cesse de nous surprendre...  

 

Suite parfaite à « End of Silence », « Of Beauty and Rage » est sans doute le résultat d'une illumination divine, la reconstitution parfaite d'une musique à l'état naturel, dans sa forme la plus pure. Red se plaît tout autant dans l'ombre que dans la lumière et nous reconstitue-là une oeuvre saisissante, profonde, ambient, magique, à la hauteur de ses ambitions, et de sorte de nous ouvrir enfin les portes de son monde extérieur.

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