LIGNE DE FRONT | Live-Report (La Centrifugueuse, Pau, France, 15/04/2015)

[ Serge Teyssot-Gay et son acolyte Paul Bloas nous ont redonné une sublime définition de ce qu'est l'art. ]

Introduction: Une soirée tenue par un seul thème : celui d'un jeu autour de la musique improvisée suivi d'un concert. Fidèle aux valeurs de La Centrifugeuse, véritable nid culturel de l'Université de Pau soutenant notamment toutes les démarches artistiques électriques et pourvues d’intérêt, cette nouvelle affiche n'est là que pour renforcer la réputation de ce petit lieu inconnu. Notons un concert gratuit et une chaleur, un enthousiasme rarement égalé, du début jusqu'à la fin du spectacle.


Avant même de nous rendre dans la salle pour assister à la seconde partie de la soirée (à savoir le concert), nous avons eu l'occasion de feuilleter la programmation de la Maison de l'Etudiant et par la même occasion, d'y croiser le peintre Paul Bloas dans le couloir qui se dirigeait vers l'accueil - accessoirement, membre fondateur du projet Ligne De Front avec le guitariste Serge Teyssot-Gay (ex-Noir Désir/Zone Libre/Interzone), actif depuis l'été 2010. Suite à cela et en avance sur l'horaire, nous sommes arrivés au beau milieu d'une improvisation jazz composée d'une guitare, d'une contrebasse, de tambours et d'un chant si strident que nos oreilles commençaient déjà à siffler. Il aura seulement fallu attendre dix minutes d'installation et une brève présentation du duo à venir pour que le concert ne commence. Plus original, la rencontre débute avec une phrase écrite par le peintre « On va se faire une ballade - Une putain de ballade ». Des mots qui avaient d'ores et déjà pour vocation de remplacer la parole. Un concept intéressant qu'ils développeront également en fin de soirée.

Simplicité. Sincérité. Passion. Trois termes qui seraient les plus à même de définir le vécu inoubliable de ce show. L'introduction faite et enfin effacée, notre artiste laisse maintenant place à la réalisation d'une première esquisse représentant deux géants de sexe opposé qui se tiennent côte à côte. Pour mieux comprendre et faire le lien entre ces domaines culturels bien distincts (musique, peinture), enchaînons sur une courte description à l'effigie de leur projet initial « Le peintre crée deux personnages, géants peints sur bois nourris à la distorsion de la guitare. Ces peintures et ces improvisations électriques s’influencent, s’interrogent et se répondent dans un paysage sonore et de lignes tracées, peintes, rêvées. » (un texte qu'ils utilisent généralement pour faire la promotion de leurs travaux).

 

Assis à même le sol, tout le monde semble déjà très captivé par la prestation de nos deux individus qui s'illustrent dans une forme d'art aussi riche, complexe, que gonflée. Cela demande en revanche plus d'attention et de compréhension de la part du public qui se doit de garder un œil attentif autant sur la peinture que les effets très changeants de la gratte proférés par Serge. C'est donc au fur et à mesure des coups de pinceaux et du vrombissement de la guitare que tout prendra forme. A cette étape précise, on peut même dire que l'essentiel du prototype est achevé, là, sous nos yeux, à savoir le géant mâle à gauche et la femelle à droite. 



Puis l'ébauche se poursuit par le rajout progressif de la couleur et là, l'évolution se fait nettement ressentir. Le jaune clair s'impose très clairement sur les toiles, comme pour symboliser le teint de peau des personnages. Dans la suite logique des choses, notre virtuose en vient finalement à accessoiriser ses géants : une robe rose pour la femelle, des habits bleus pour compléter les différentes tenues.

 

Ligne De Front, c'est quoi ? 50 % de peinture, 50 % de musique. C'est aussi la raison pour laquelle la guitare revêt toute son importance ici. Serge Teyssot-Gay observe non seulement les moindres faits et gestes de son compère mais fait en sorte d'en tirer un jeu d'essai pertinent et adapté à ses ressentis, ses couleurs musicales. 

Leur point commun ? Deux génies dans leur domaine. L'un maniant la guitare comme un chef et nous livrant une prestation très en phase avec les performances barrées de ses groupes annexes et l'autre parfaisant sa renommée au fil du temps (il est plus particulièrement connu depuis les années '80 pour ses silhouettes peintes et ses fresques murales). Si l'on osait la comparaison, on pourrait également noter que Ligne De Front est un duo aussi fusionnel et intense que l'est aujourd'hui Détroit (Bertrand Cantat/Pascal Humbert) même s'ils ne jouent effectivement pas dans le même terrain...

 

Musicalement, il se trouve que si en effet, beaucoup de fans de rock pourraient se reconnaître dans le jeu de Serge, il en ressort en fait que le public touché est bien plus large. Les deux individus tapent dans l'art en général mais en plus de cela, on a vraiment l'impression d'être emporté ailleurs, de voyager dans un monde aussi riche que lointain. L'impression se confirmera dès lors où l'oreille réussira à capter l'essence de passages plus ethniques, issus de la world music, du blues, et donc de l'alternatif. La distorsion mène la danse, la guitare vibre, le ciel s'assombrit. Cette fois-ci, notre gratteux s'arme d'un archet et d'aigus à graves, il semble parcourir de nouveaux paysages musicaux. Cela l'entraînera à jouer dans un registre beaucoup plus classique, presque symphonique à certains moments.


Le plus étrange, c'est que ces géants ont l'air de plus en plus réalistes au fur et à mesure de l'oeuvre : comme s'ils avaient quelque chose de profondément humain en eux. A ce stade, les visages sont formés, on distingue encore les corps mais l'essentiel est recouvert par une sorte de soie, de tissu très fin. On y distingue des costumes d'une rare finesse, d'une rare élégance. Par exemple, le manteau, la robe et le soutien-gorge (?) de la femme. S'agit-il d'un couple ?  

 

Toutes les interprétations sont recevables et c'est bien là la magie que nous procure la peinture : on ne peut jamais savoir à l'avance quel tournant prendra la pièce. Toujours est-il que niveau musique, Serge nous ressort un nouvel accessoire, la cymbale, qu'il colle sur sa guitare dans l'unique but de varier son jeu et de nous balancer un rock bien distordu. Il stoppe définitivement le son lorsqu'il le souhaite s'autorisant nombre de breaks, et laissant parfois entrevoir un arrière-plan très inquiétant.

Enfin, nous y voilà. Après un saut d'échelle, plusieurs retours entre les toiles et la peinture suivie d'une explosion de boue inattendue, une remise en question artistique s'impose à nouveau. La séance se termine et le résultat est ostensiblement différent des peintures précédemment observées. Les personnages ont viré au noir, leur visage est tourné différemment, de profil, et dorénavant, on perçoit mieux leurs oreilles blanches.

 

En fin de compte, il aura fallu des mois entiers pour que le duo puisse se préparer à la tâche et accomplir un tel chef-d'oeuvre. Finalement, cette petite heure de démonstration s'est révélée à nous comme une expérience particulièrement intense, de toute beauté. La musique a comme rendu la peinture plus accessible pour le public, lui a donné une autre approche. Un concert comme celui-ci ne s'oublie guère. On en ressort moins con, plus cultivé. De nombreuses choses ont été transmises durant cette soirée : de l'émotion, de la passion, de la sincérité et de l'humain, beaucoup d'humain. Serge et son acolyte Paul ont fait briller les yeux d'une petite cinquantaine de spectateurs curieux & intéressés... Qui pourrait se targuer d'en faire autant dans le monde artistique... ?

le résultat final accompagné d'une petite phrase à méditer : « Debout de Terre & D'Eau » 

Post-Scriptum: Toutes les prises de vues live sont signées Rodolphe/Christophe Lamothe ainsi que le contenu des vidéos.

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