TAGADA JONES | Je Suis Démocratie (2015) 

[ Les Bretons de Tagada Jones enfantent l'EP de soutien « Je Suis Démocratie », sorte de pamphlet musical sévère, punk et agressif à quiconque voudra bien l'entendre. ]

16/20

7 janvier : la liberté d'expression n'a jamais été aussi menacée, tous égaux devant le danger, un journal profané, douze victimes enterrées. Condamnés parce qu'ils avaient dessiné Mahomet, tués parce qu'ils représentaient le symbole d'un droit difficile à accepter. Si la liberté se paie bel et bien, on ne pensait sans doute pas qu'elle nous reviendrait aussi chère, et qui plus est, en matière de conséquences pour l'humanité. Cabu, Charb, nous sommes Honoré, Tignous et Wolinski... Repose en paix Maris, Cayat, Ourrad, Renaud, Boisseau et Brinsolaro, des amis du crayon, les défenseurs du rayon. Nous pointons du doigt les cicatrices, prônons la justice et finissons étranglés par tant d'injustice. ...Des tueurs, des meurtriers, des hommes défaits de toute humanité préférant combattre comme des lâches plutôt qu'avec le mordant artistique et la plume incisive adéquate, voilà qu'étaient-ils. Par cet acte, ils ont renforcé les liens du peuple et créé un élan de solidarité mondial duquel s'en est suivie une prise de conscience tardive mais générale. Toutefois, tâchons de nous souvenir que Charlie a bien eu une existence avant le drame des attentats terroristes - si ce n'est que son histoire débuta dans les années '70, sous les cendres encore fumantes de la revue satirique Hara-Kiri. En particulier, rappelons-nous ainsi de la référence décernée par Noir Désir en 1996 sur l'hymne « Un Jour en France » (« Charlie défends-moi !!!  ») dont les paroles ont notamment été reprises avec ferveur et sincérité lors des multiples rassemblements-hommages à l'hebdomadaire dans le courant du mois de janvier. A la suite de ces événements, des artistes de tous bords ont d'ailleurs fait entendre leur voix et leur vision des choses avec plus ou moins de réussite, en passant d'un « Charlie » empli de paix et d'engagement en ce qui concerne Tryo jusqu'au slam grave, sombre et percutant de Grand Corps Malade mis en musique sur « #JeSuisCharlie ». C'est dire que la liberté d'expression implique parfois une mise en danger de soit-même et d'autrui et que malheureusement, ce n'est que lorsque le combat est mené à son terme et qu'un nouveau massacre se produit qu'on réalise l'intérêt de la chose. Sauf qu'il est déjà trop tard, comme pour tout...

 

Tagada Jones ne se contente pas seulement de brandir une pancarte et de s'indigner, il s'active et continue d'agir pour la cause qu'il a toujours aimé servir depuis vingt-ans. Les Bretons ont le pouvoir de traduire en musique tous les événements qui s'apportent à eux et exploitent le sujet en apportant leur modeste pierre à l'édifice, en évitant de tomber dans un simple "Je suis...." qui admet que nous soyons des spectateurs indignés, mais passifs et les bras croisés. « Je Suis Démocratie » marque la réapparition d'un engagement militant évident dans la musique rock, punk & metal qui n'était plus réellement d'actualité depuis une bonne décennie et fait l'effort d'une démarche sociale, humaniste. Pour cause, l'intégralité des recettes générées par cet EP de deux titres sera reversée à l'association Reporters Sans Frontières en soutien à la liberté de la presse. C'est pourquoi, il n'y a pas l'once d'un opportunisme quelconque dans cette action, juste quelque chose de profondément sincère qu'il nous convient de saluer et de respecter. En plus du téléchargement numérique, l'objet sera disponible en format vinyle 45 tours (édition limitée tirée à un peu plus de 1000 exemplaires) à partir du 15/05 tandis que la collaboration avec le label indépendant AT(h)OME continue de tracer son chemin (AqME, Mass Hysteria, Lofofora, Black Bomb A, The Hyènes, pour ne citer qu'eux) en accord parfait avec Enragé Production (Mononc' Serge, Le Bal Des Enragés, Parabellum) qui vient parfaire cette nouvelle sortie ô combien symbolique d'une durée d'à peine un peu moins de huit minutes accompagnée de titres puissamment liés. Au-delà de ça, on observe une pochette à l'esthétique meurtrie, dans des tons très sombres et à l'image d'un groupe de punk qui cherche à s'exprimer et à être compris de tous, d'où la présence d'un titre très clair qui va droit au but.

 

Tout commence avec l'éponyme « Je Suis Démocratie » qui aura eu le mérite d'apparaître plusieurs fois en live et de se forger une première notoriété chez les fans, jusqu'à être érigé comme le nouvel hymne chantant des Tagada, au côté du très évident « Zéro de Conduite » par exemple. Le fait que l'attentat de 'Charlie Hebdo' puisse composer l'une des sources lyriques principales de ce morceau n'exclut évidemment pas d'y retrouver de multiples références, combattant d'une part la montée du FN (« Je ne suis pas Marine, je suis démocratie ») ainsi que d'autres pouvoirs politiques en place qui semblent mener à la perdition de notre monde, en témoigne un certain « Je ne suis pas Poutine » placé au niveau du troisième couplet. De plus, un hymne se doit d'être rassembleur et exige un soin tout particulier apporté aux formules. Dans ce cas, l'enchaînement de valeurs qui y est prononcé (« Je suis fraternité, liberté d'expression. Je suis laïcité, liberté d'opinion... ») contribuera à compréhension et à la lisibilité générale du message, privilégiant ainsi l'utilisation de mots simples et évocateurs à une structure alambiquée dominée par des images souvent saugrenues et très personnelles. C'est réaliste, les paroles sont à la fois terre-à-terres mais marquées d'une certaine espérance propre à la philosophie punk qui souhaite voir le monde changer ou évoluer, ce qui explique le fait que certains versets soient repris en chœur par l'ensemble de la formation puisque les quatre gars de Tagada Jones croient forts en ce qu'ils disent ou énoncent. Ils posent un regard extrêmement sérieux sur le titre et remettent sur le tas de vieilles idées d'engagement trop souvent oubliées, de sorte d'en faire un véritable morceau de militant chanté par des guerriers qui ont le mordant, et incluant un Niko empli de rage éraillant son chant afin de se placer au mieux dans la tonalité des guitares visiblement graves et sous-accordées (« Je suis une idée qu'on peut contrôler. Ni une loi, ni une fatwa. Libre comme l'air, je suis solidaire »). Venons-en maintenant à la longue liste des « Je suis... » qui en plus de rythmer la chanson, prennent tout leur sens ici : ce ne sont pas de vains mots aléatoires prononcés par quiconque car ils laissent tout de même resurgir une certaine impression de solidarité et de ferveur au moment de crier le tant attendu et libérateur « Je suis Charliiiiiie ! ». Tout est millimétré. Les musiciens relâchent parfois leurs instruments pour en tirer la profondeur et la sincérité de leurs textes tandis que le break soutenu vocalement par des « nanananana » permet au combo de rebondir sur un refrain tout en puissance et en volume. D'une attaque lyrique, on passe à une attaque vraiment musicale avec le second titre « Plus de Son, Plus d'Images ». Par la suite, le quatuor engage un jeu musclé et violent, un peu à la manière d'un punk tellement noir, "brouillon" et gueulard qu'il en serait recouvert d'une sauce hardcore/metal. Malgré que les paroles soient évidemment plus difficiles à cerner ou analyser, on peut illustrer la description précédente par une seule et unique expression, la première : « Je détruis tout sur mon passage ». C'est qu'en quelque sorte, le son se veut bien plus radical et sans concessions, tranchant avec le côté clair et évident du tube « Je Suis Démocratie » qui lui, évite un trop plein d'informations vis-à-vis de l'instrumentation en s'attachant surtout à mettre les lyrics en exergue. Ainsi, nos révolutionnaires Bretons ne nous laissent pas une minute de répit, ils lâchent immédiatement les bêtes et appliquent une recette plutôt basique mais qui s'avère d'une efficacité sans nom : basse ultra-lourde, guitares écrasantes à peine mélodiques, tornades de screams et chœurs possédés. 

 

Endeuillés par le drame du 7 janvier 2015, les Tagada Jones enfantent l'EP de soutien « Je Suis Démocratie », sorte de pamphlet musical sévère, punk et agressif à quiconque voudra bien l'entendre. La face A est un hymne de solidarité engageant et engagé à chantonner à la fin du concert. La face B, beaucoup moins subtile, c'est pour te rappeler qu'à certains moments, pour être entendu, il faut savoir frapper fort.

 

PS: Je recommande vivement l'achat de cet objet qui ne coûte que cinq euros (ici), et c'est pour la bonne cause en plus. 

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Commentaires : 1
  • #1

    LeLoupArctique (vendredi, 15 mai 2015 10:06)

    Magnifique texte, écrit d'une main de maître,
    Bien remis dans le contexte, servi par de belles lettres.