AMY LEE w/ DAVE EGGAR | Aftermath (2014)

[ « Aftermath » est une expérience noire, tragique, pleine de relief, une sorte de dénudement artistique où Amy Lee embrasse l'excellence en exposant ses talents de compositrice et de musicienne. ]

15/20

Au risque d'en décevoir plus d'un, c'est en cette année florissante pour la scène alternative que nous ré-apparaît au grand jour la belle princesse brunette d'Evanescence après un long passage à vide de trois années sans la moindre activité musicale qui soit réellement marquante à nos yeux (ce qui n'est pas sans rappeler l'attente entre « Fallen » et « The Open Door » qui semblait autrefois interminable). En vérité, la teneur de ses influences a toujours été plus intéressante sur le papier ou même dans les petites collaborations remarquées auxquelles elle a pu participer que ce qu'elle voulait bien nous dévoiler au sein de sa formation légendaire. En témoigne une relation amoureuse déchirée mise en musique sur la célèbre ballade post-grunge de Seether « Broken », un duo acoustique écorché avec le leader de Korn sur « Freak on a Leash », et plus récemment, une curieuse ré-interprétation du tube « I'm So Lonesome I Could Cry » en hommage à la country-star Johnny Cash. Quoi qu'il en soit, Amy Lee n'a jamais oublié qui elle était vraiment et ôte désormais sa petite robe de gothique pour adhérer à un nouveau projet musical sérieux, en s'associant à l'expérience du compositeur, pianiste et violoncelliste de renom Dave Eggar (ex-membre de session chez Eva', Breaking Benjamin, Crown The Empire, Fall Out Boy, The Pretty Reckless etc...). Si par le passé, les Américains d'Evanescence s'étaient vu attribuer une place de choix dans l'univers de la BO en réalisant les hits « Bring Me to Life » et « My Immortal » destinés au film "Daredevil", « Made of Stone » pour "Underworld" ou encore le superbe « New Way to Bleed » représentant le premier opus de la saga "Avengers", à l'heure actuelle, ce « Aftermath » est un objet beaucoup plus ambiancé, immersif et expérimental - le plus à même de constituer l'intrigue du long-métrage "War Story" (2014).

 

Depuis l'ère Ben Moody (1995-2003), Amy Lee a décidé de tracer seule son chemin, ou plutôt, de continuer à faire la doublette avec son instrument fétiche, le piano, qui représente merveilleusement bien sa personnalité : humble, sincère et touchante. Pour peu que l'on évoque le déroulement de sa nouvelle vie d'artiste située entre la musique et le cinéma, de nombreuses choses ont évolué. Désormais, seules les années se chargeront de conférer une légitimité à ce duo formé autour des multi-instrumentistes Lee/Eggar. Toutefois, l'ouverture de ce projet pourrait bien être l'occasion de pallier les quatre années de pause du groupe Evanescence et s'avérer profitable à notre frontwoman dans le sens d'un regain potentiel de notoriété. A peine sorti, il se trouve que l'album de bandes-originales « Aftermath » est déjà en attente d'un successeur puisque le tandem devrait au moins se réunir pour enregistrer la musique du prochain court-métrage de Hammerstep intitulé "Indigo Grey", sans compter qu'Amy sera responsable du thème de l'epic fantasy film "Gods of Egypt" qui paraîtra dans les salles en avril 2016. Bien que ce premier album n'ait nullement vocation à reproduire un son proche de celui de sa formation initiale, les rares passages de guitares que l'on peut entendre nous sont méthodiquement interprétés par Joel Hoekstra (Whitesnake, Night Ranger, membre live de Trans-Siberian Orchestra). Quelque part, c'est la mise en valeur de "War Story" par la musique qui conduit les mélodies présentées sur cet opus à dépendre uniquement de l'ambiance générée par la pièce filmique. Dans le cas présent donc, le réalisateur Mark Jackson nous enfante une oeuvre cinématographique à la fois sombre et introspective, d'où la noirceur évidente de ce skeud.

 

Contrairement à ce que nous pouvions envisager d'un tel album considéré comme le "retour" de Lee, ses attraits vocaux sont pourtant loin d'accaparer la moitié d'« Aftermath ». Au contraire, elle est sur tous les fronts à la fois (sauf celui nommé précédemment), de la gestion des instruments, à l'écriture, en passant par le mixage ou encore la production. Ainsi, en isolant le morceau introductif « Push the Button », on pourrait croire à un véritable album en solo étant donné qu'il s'agit du seul moment où Dave n'intervient jamais - sur une oeuvre comptant au total dix titres. En dehors du fait que ça ne décolle pas d'un pouce, la réalité est que ce premier jet pop-électronique basé sur des percussions "tribales" fait peur et a tendance à démentir le reste de l'oeuvre qui n'aspire qu'à des ambiances solides, sombres et dramatiques. Ce qui n'est visiblement pas le cas dans ce morceau fragile, bancal, et calibré pour apparaître en tant que single. A la place, « Lockdown » aurait été une bien meilleure ouverture, ne serait-ce parce que la pièce nous évoque un Evanescence contemplatif qui se serait perdu dans le vide cosmique, un peu à la manière de l'éponyme « Evanescence » jouant sur un aspect musical naturel, authentique et plus personnel. Ajoutons à cela que le chant paraît bien plus sincère et assumé que sur la chanson sus-citée. Mais curieusement, c'est un morceau chaleureux et typiquement oriental correspondant sans doute à une scène très particulière de "War Story" qui viendra nous ôter les mots de la bouche. En voilà la preuve, le très progressif « Dark Water » atteint un tel degré d'harmonie et de richesse que sa seule présence suffirait à relancer l'autre moitié du disque. Enflammée, c'est Malika Zarra, figure principale du titre et chanteuse multi-culturelle (ayant déjà collaboré avec des artistes tels que John Zorn ou Marcin Wasilewski Trioqui mène la danse, s'exprimant dans un langage lyrico-oriental enivrant et doué de maîtrise, pendant qu'Amy Lee, divine comme jamais, nous envoûte de son timbre doux et cristallin. Et Dave Eggar(é) ? Au contraire, il y joue les charmeurs de serpents et contribue à rendre l'atmosphère encore plus pesante, renforçant l'idée d'égarement et de détresse ultime. 

 

Dès lors, après cette coupure insoupçonnée dans le disque, la sauce a bien le temps de prendre, et l'ambiance, de se développer, d'agir : soit par le biais d'intermèdes relativement courts (« White Out », « Remember to Breathe », « Drifter ») ou avec des formats plus allongés. Ceci dit, on replonge très vite dans une panique folle à l'écoute de « Between Worlds » qui signifie ni plus ni moins que la suite d'une "joyeuse" ballade en Orient qui se métamorphose en une situation de solitude et de dépression extrême. D'autant plus qu'un bourdon musical ambient viendra nous tiquer l'oreille lors la dernière minute ; l'occasion de noircir un chouia de plus les cordes d'un violoncelle déjà bien habité... Ensuite, bien que la durée de l'album ne dépasse guère les trente minutes, le temps nous apparaîtra comme infiniment long en raison de la force émotionnelle qui y est engagée, en témoigne un « Voice in My Head » où chaque note de piano résonnera telle une douleur au plus profond de l'âme. La musique, c'est de la poésie. Même sans mots, sans paroles, le duo est capable de nous en dire long sur la volonté et la détermination qu'ils ont à vouloir se confier et à nous ouvrir les portes de leur plus stricte intimité. En ce sens, « After » se révèle particulièrement symbolique car c'est le dernier souffle issu de l'album, l'instant où de petites mélodies très pointues à mi-chemin entre le drame et le rêve viendront s'accrocher aux moindres instants de silence. Pour en revenir aux diverses influences de cet opus, on notera l'apparition d'un rythme trip-hop et d'une légère saturation sur les guitares arrivé au « Can't Stop What's Coming », rapidement inspiré par le son de Portishead où par ailleurs, Amy prendra un malin plaisir à alterner les techniques de chant passant d'une démonstration vocale angélique à des chœurs pour poursuivre sur de légers chuchotements.  

 

« Aftermath » est une expérience noire, tragique, pleine de relief, une sorte de dénudement artistique où Amy Lee embrasse l'excellence en exposant ses talents de compositrice et de musicienne (« Dark Water », « Can't Stop What's Coming »). Pour ce premier méfait en duo, les compères ont sublimé la production cinématographique de Mark Jackson en s'impliquant comme s'ils en étaient les acteurs principaux... 

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