GUÉRILLA POUBELLE | L'Interview (2016)

« Même quand Johnny aura ses subventions pour jouer à la Tour Eiffel, nous, on viendra encore faire des concerts au bar du coin. C'est comme pratiquer le foot en amateur avec tes potes et partir faire la coupe du monde. C'est pas le même monde. »

 

 

Pour l'une de ses toutes premières fois, la salle de spectacle de La Ferronnerie accueille des artistes venus d'horizons musicaux plus différents. C'est le cas de Guérilla Poubelle, célèbre trio de punk-rock Français formé au début des années 2000, venu poser ses bagages à Jurançon pour l'heure d'un concert avec leurs potes de Johk (de la Guérilla Asso). Auteur de trois albums ainsi que de nombreux splits, les musiciens viennent de publier leur nouvel EP quatre-titres du nom d'« Inferno ». Rencontre avec Till (chant, guitare, fondateur), Anthony (basse, choeurs) et Paul (batterie, choeurs).

- Salut à vous trois ! Vous avez célébré votre 800ième concert lundi dernier au bar Le Mars à Angoulême. C'était comment ?

 

Till : C'était très bien, mais on n'a rien fait de spécial à part une collecte de fonds. C'était un concert comme un autre. On était content que ce soit le 800ième mais tu sais, c'est comme quand tu fêtes ton 800ième anniversaire, t'es plus trop à un ou deux près. 

 

Paul : C'était assez classique, il y avait juste le 800 qui était rigolo !

 

- Maintenant, est-ce que vous pouvez nous parler un peu de votre participation à la dixième édition du Kicking Fest' parce qu'il y avait quand même une affiche assez monstrueuse entre Les Shériff, Not Scientists ou encore Burning Heads. 

 

Till : C'est des gens qu'on a croisé pas mal et ce sont majoritairement des amis à nous donc c'est pas très impressionnant comme tu dis pour nous. C'était une superbe affiche avec des groupes qu'on adore autant humainement que musicalement, et un label tenu par Mr. Cu qui nous suit et nous aide depuis longtemps.

 

Anthony : C'était très bien effectivement mais plus parce que ça faisait longtemps que je n'avais pas vu plein de gens. C'était une belle réunion de famille. On fait régulièrement des concerts avec la plupart de ces formations. Par exemple, on joue le samedi soir avec un groupe, deux semaines après avec un autre donc de les voir tous en même temps, ça fait grosse fiesta. Ça me faisait un peu penser à l'anniversaire des onze ans de Charly Fiasco !

 

- Vous êtes également partis en Espagne défendre votre nouvel EP « Inferno » sur deux dates avec Johk. Quel accueil avez-vous reçu ?

 

Till : On a fait deux dates hier et avant-hier mais on n'y a pas forcément été pour défendre l'EP. C'était juste pour faire des concerts en fait. On n'est vraiment pas dans une démarche de défendre des disques... D'ailleurs, je pense qu'on n'a vendu aucun exemplaire d'« Inferno » en Espagne et puis on n'en a rien à foutre. 

 

Anthony : Et surtout, ça veut dire quoi "défendre un disque" ? Il est attaqué (rires)  ?

 

- Chose importante à souligner, en novembre, vous allez partir au This Is My Fest afin de reprendre des titres des Cadavres accompagné d'un line-up légèrement différent de vos concerts habituels. Pourquoi ?

 

Till : En fait, on ne va jouer aucune chanson. On fera simplement le backing-band pour le chanteur des Cadavres avec Bat'Bat de Diego Pallavas à la guitare. Ça risque d'être amusant. Comme Vérole, c'est un ami à moi, qu'on parle beaucoup musique et que les Cadavres ne sortent plus rien, on s'est dit que ce serait une bonne occasion de remonter sur scène pour faire ça.

 

- J'ai l'impression qu'en faisant la démarche de chanter des textes engagés en Français devant un public étranger, le côté "groupe en live" a tendance à perdre un peu de sa saveur par rapport à la compréhension des paroles de Guérilla Poubelle. Quel est votre avis sur la question ?

 

Till : Je suis d'accord, c'est spécial, mais comme on le fait naturellement parce que c'est notre langue et qu'on est plus sincère qu'un groupe qui chante en anglais, ça nous convient. On ne va pas se mentir, la plupart des concerts en France qui se font avec une minuscule sono, des gens qui parlent et des paroles que le public comprend, c'est assez rare. T'as beau dire des choses entre les morceaux, la moitié de la salle n'écoute pas ce que tu dis. Il ne faudrait pas s'imaginer non plus qu'on est à l'église avec quelqu'un qui prêche quelque chose et que tout le monde est en train de boire ses textes, qu'ils sont très importants et qu'il ne faut surtout pas se louper (rires). Ce qui est important, en plus des paroles et qui a du sens, c'est aussi toute l'esthétique du groupe et l'attitude qu'on a. Autant il y en a qui vont lire les paroles dans le livret du disque, autant d'autres passeront à côté de ce qu'il y a à dire. C'est pas qu'une barrière de la langue, c'est aussi une barrière d'intention. En général, quand on joue à l'étranger, c'est dans des salles où les personnes se sentent un peu plus concernées parfois et donc c'est plus évident en fait, sans pour autant avoir à analyser toutes les allégories dans les paroles en se posant derrière un bureau (rires). On a moins de monde à l'étranger mais ils sont plus au courant de ce que l'on est. De toute façon, je pense que même sans parler la langue, tu peux te rendre compte d'où le groupe veut en venir, juste avec l'énergie qu'il dégage et sa manière de jouer. C'est pas que du gros rock'n'roll quoi.

Crédits photo : PAMPRELUNE

- Avec ce nouveau line-up qui est maintenant le même depuis 2014, n'avez-vous pas la crainte de devoir vous occuper de tous vos projets parallèles et ainsi de ne plus pouvoir vous concentrer à 100 % sur Guérilla Poubelle ?

 

Anthony : Justement, je trouve que c'est Guérilla Poubelle sur lequel on se concentre le plus, notamment si l'on regarde le temps investi sur les routes. Clairement. 

 

Till : C'est pas ce qui nous occupe le plus la tête en terme de projets mais c'est avec ce groupe-là qu'on fait le plus de concerts effectivement. C'est la seule formation qu'on a où tous les trois où l'on est aussi disponible que ça. Par exemple, Paul et moi on a les vacances scolaires donc c'est l'équivalent de dix-neuf semaines par an. En fait, c'est le cas d'aucune autre personne dans mes autres groupes. Comme Guérilla Poubelle marche plutôt bien et qu'on peut payer les billets d'avion grâce à notre trésorerie, ça devient plus facile pour nous de partir dix jours au Brésil comme on vient de le faire ou une semaine au Québec. Tout le monde ne peut pas se le permettre, moi le premier. C'est un choix important. 

 

Paul : C'est justifié aussi. C'est parce qu'on a les possibilités de faire les choses et qu'on se les donne !

 

- Ce qui est assez atypique pour un groupe de votre envergure aujourd'hui, c'est d'avoir limité le prix de vos disques et d'avoir mis l'intégralité de vos productions en écoute libre sur Bandcamp. Pour quelle raison ?

 

Till : La question se pose à l'envers : pourquoi est-ce qu'il y a des mecs qui vendent des albums à vingt-huit euros sur internet alors que c'est que des mp3 ? Il y a un problème. La société est cassée et c'est pas parce que toi tu fais les choses d'une façon qui te semble correcte que ça l'est réellement. C'est quoi le problème ? Qu'est-ce qu'ils ont compris de travers dans la musique ? A priori, le but, c'est que les gens écoutent les chansons, pas qu'ils les achètent. C'est pas une baguette de pain ni un bien de consommation. Je pense que ce sont ces groupes-là qui ont un problème. Quand j'étais petit, ma grand-mère me chantait des chansons et elle ne me faisait pas payer pour les entendre. C'était gratuit.

 

- On a une fois de plus affaire à une pochette très sombre sur « Inferno » comme c'était le cas lors de la sortie de l'album « Amor Fati » en 2013. Y-a-t-il une raison particulière à cela ?

 

Till : C'est toujours difficile de choisir une pochette de disque. Pour tout t'avouer, cette gravure, c'était un truc que j'avais mis de côté quand on cherchait un artwork pour un autre groupe dans lequel je joue et qui est en fait une illustration d'un des cercles de l'Enfer de Dante. Finalement, on a choisi quelque chose de très différent. Du coup, ça s'appliquait plutôt bien à cet EP. Le disque est assez sombre je crois et on parle beaucoup de cette période de l'après-Charlie Hebdo et du 13 novembre où beaucoup de gens se retrouvent à être réac' et finalement un peu de droite parce qu'ils se sentent en danger et qu'au lieu de réfléchir ou d'avoir de l'empathie, ils préfèrent se retrancher dans l'agressivité et l'obscurantisme. Après, artistiquement, on peut pas dire que Guérilla Poubelle soit un groupe très fun. Par contre, dans la vie de tous les jours, on passe la plupart de nos journées à ne faire que rigoler, en dehors des paroles de nos chansons. On n'a pas envie de mettre une pochette avec un clown qui pète sur une tortue, ça n'aurait pas de sens (rires)

 

- Pourquoi être reparti sur un EP comme vous l'aviez fait, avant « Amor Fati », pour le trois-titres « C'est pas comme si c'était la fin du monde » ?

 

Till : On a d'abord publié un trois-titres car il y avait un changement de line-up et qu'on voulait sortir un truc assez rapidement. Ensuite, on a enregistré un album sur lequel on a réutilisé d'autres chansons car on n'en avait pas assez et qu'elles étaient bien. Pour « Inferno », c'est surtout parce qu'on avait envie de retourner en studio et qu'on s'était dit que peut-être plus tard dans l'année, on allait sortir un quatre-titres voire un autre pour former un album complet et compiler les morceaux. On était parti sur un projet comme ça sans vraiment trop faire de plans. Du coup, on pensait que c'était con d'avoir de nouveaux titres et de les laisser dormir donc on a entamé une tournée de plusieurs dates. C'est pas du tout un plan marketing du genre on sort un petit EP pour teaser avant de tout péter avec l'album (rires). En fait, on répète pas beaucoup. Moi, je suis pas trop dans une période où j'arrive à écrire des trucs qui me plaisent donc c'est compliqué. 

2013

2016


- Vous avez sorti un clip-vidéo pour trois nouveaux morceaux de votre dernier EP dont « La Place du Mort » où l'on retrouve plusieurs extraits d'un film en noir et blanc. Duquel s'agit-il ?

 

Till : C'est ça, et un quatrième clip se prépare pour quand on sera rentré de la tournée ! « La Place du Mort », c'est le premier qu'on a mis en ligne. Je suis allé voir une exposition à Paris au musée du Quai Branly où il y a avait cet extrait de film que je trouvais assez sympathique. Du coup, je me suis dit que c'était un vieux truc libre de droits qu'on pouvait utiliser vite-fait pour une vidéo. Je l'ai monté moi-même avec un pauvre logiciel tout pourri et c'était réglé. C'est un mec qui s'appelle Jean Painlevé qui a fait plein de longs-métrages mi-scientifiques mi-expérimentaux, notamment sur le microscopique, à une époque où ça ne se faisait pas beaucoup de filmer avec des méga-loupes en accélérant et en interposant ça avec de vraies images. Par exemple, il y a imaginé un plan avec de toutes petites chauves-souris qu'il a filmées et qui se déplacent mais il a monté ça comme si c'était un film de vampires. C'est vraiment les débuts du cinéma. Ça date des années 20' et '30. C'est assez intéressant tout ce qu'il a fait mais ça reste quand même assez obscur. 

 

- Des anecdotes à nous faire part à propos d'« Inferno » ?

 

Anthony : Dans le dernier EP, tu peux chercher, j'ai calé le jingle d'une marque de nourriture mais je ne la citerais pas car je veux pas leur faire de la pub. Elle passait il y a quelques années à la télévision et c'est dissimulé dans une des chansons. A toi de retrouver de quoi il s'agit. C'est bien caché car c'est rien qu'avec le son de la basse !

 

Till : Sinon, sur le deuxième album, il y a aussi une citation de Maupassant que je n'ai jamais avoué et que tu peux également chercher !

 

- Dans votre chanson « Les Ruines », vous reprenez un thème souvent abordé dans le rock Français au sens large, à savoir la lutte des classes, mais de façon beaucoup moins sérieuse, plus exagérée. Le message, c'est quoi ?

 

Till : Cette chanson-là en plus, on l'a écrite au studio quand on avait déjà les autres compositions. Elle nous est venue lorsqu'on installait les micros. Les paroles sont sorties d'un trait. C'est un morceau spontané et un peu plus direct que d'autres titres. Je pense que ça s'entend sur le disque. Après, le message n'est pas forcément plus caché que ça. On a l'impression d'avoir tout le temps peur que tout se pète la gueule. Ce que ça dit, c'est que c'est peut-être justement l'occasion de reconstruire quelque chose de mieux, de plus intelligent et de plus humain. C'est pas toujours mauvais de casser les trucs et de déconstruire les stéréotypes en pensant à autre chose que les ruines concrètes des immeubles au premier degré.

Crédits photo : STÉPHANE SAPANEL

- Avec les événements récents de ces dernières années, on assiste un peu à un retour de la scène rock Française engagée connue dans les années 80/90 avec Luke ou même Tagada Jones qui ont rendu leur discours plus fort qu'auparavant. C'est un revirement que vous appréciez ?

 

Till : Les Tagada Jones ont toujours eu un discours engagé, c'est leur credo depuis le début. Après, tant mieux, mais si c'est de l'opportunisme... En vérité, je ne sais pas s'il y a une mauvaise raison de faire des chansons engagées, tout dépend de la cause et de comment c'est écrit. Je ne suis pas très fan de ce style à la Tagada Jones ou aux Sales Majestés qui sont des groupes très didactiques et orientés slogans de manifs répétés en boucle. Ça m'intéresse pas trop. Je suis plus dans les trucs littéraires même si ça fait un peu pédant de dire ça (rires). On s'en fou, on parle de ce dont on a envie de parler et de ce qui nous touche au quotidien. On n'essaye de convaincre personne que le Front National c'est pas bien. On sait que les personnes qui partagent ça avec nous, à priori, c'est des choses établies. L'idée, c'est d'aller chercher un peu plus loin. 

 

- Une dernière question d'actualité. J'ai lu dans un article sur internet que Johnny Hallyday ou encore Aznavour étaient les artistes Français parmi les mieux aidés en 2015. Votre réaction à cela ?

 

Till : C'est encore quelque chose, par rapport à la chanson « Les Ruines », où l'on se rend compte que tout le monde est en train de pleurer sur son sort, que les subventions tombent un peu, que les festivals ne peuvent plus se payer leur tête d'affiche. Tout ça va se péter la gueule. On sait se débrouiller sans eux. Des lieux comme La Ferronnerie où l'on se trouve ce soir, ce sont des endroits où la scène vit sans les aides et ça existera toujours. C'est un peu cynique de dire ça mais c'est pas notre problème. Indirectement oui puisque ça nuit à la culture générale en France mais pour notre réalité de groupe qui tourne et se produit sur scène, on s'en fiche. Même quand Johnny aura ses subventions pour aller jouer à la Tour Eiffel, on viendra encore faire des concerts au bar du coin. C'est comme pratiquer le foot en amateur avec tes potes et partir faire la coupe du monde. C'est pas le même monde. 

 

- Merci d'avoir accepté cette interview. Je vous souhaite un bon concert !

 

Till : Merci et bonne continuation à toi !

Écrire commentaire

Commentaires : 1
  • #1

    Johnathan Maggio (jeudi, 02 février 2017 17:15)


    I used to be able to find good information from your articles.